Quand la tradition orale fait de la résistance

Selon les sources orales, les habitant/e/s de Lougou, guidé/e/s par leur reine, la Sarraounia, ont opposé une résistance tenace au passage d’une colonne de l’armée coloniale française. Lougou est une cité-état haoussa du sud ouest de l’actuel Niger. La Sarraounia, cette autorité tribale, désireuse de protéger sa terre et l’intégrité de son peuple, est aujourd’hui une figure vivace dans la mémoire des Nigériens. Elle n’était que très peu connue avant 1980, date de publication du roman de Abdoulaye Mamani qui retrace sa vie. Avant cela, la tradition orale qui la mentionne est circonscrite à la région de l’Arewa. Grâce aux recherches d’écrivains nigériens, elle a acquis le statut de personnalité attestée historiquement et bien plus encore, comme vous le découvrirez au fil de cet article.

Vue depuis l’Afrique, la vie de Sarraounia Mangou prend place dans cette époque où « le dix- neuvième siècle s’achève dans un tumulte de guerre, de conquête et d’occupation, pendant lesquelles Français, Anglais, Allemands, Portugais et Belges s’en donnent à cœur joie, imposant ’leur traité d’amitié’ par le feu et le fer » [1]. Peu de travaux de recherche ont été consacrés à la mission colonisatrice en Afrique Centrale, et la résistance de Lougou est souvent occultée. Le romancier Jacques-Francis Rolland mentionne une « sorcière malfaisante », qui aurait lutté contre Voulet dans son roman Le grand capitaine, un aventurier inconnu de l’épopée coloniale. Mais, à part lui, les témoignages sur la colonne elle-même ou sur Sarraounia sont très peu nombreux.

Carte de la situation actuelle du peuple Haoussa

A cette époque, les territoires de l’actuel Niger sont habités notamment par le peuple Haoussa, auquel appartient la Sarraounia : il occupe le nord du Nigéria et le sud du Niger. Les cités-états haoussa ont prospéré grâce au commerce au XVe siècle. La capitale du royaume est Lougou. Elle possède un marché florissant et influent dans la région. Aujourd’hui, le marché n’existe plus et les habitant/e/s ont préféré s’installer à Dogondoutchi (située à 300km à l’est de Niamey, à la frontière avec le Nigéria), devenu le chef-lieu de la circonscription dès l’époque coloniale.

Mangou la Sarraounia était donc la reine d’une population animiste vivant dans la cité-état de Lougou. Grande guerrière, en langue haoussa, « Sarraounia » signifie « reine » et désigne le titre donné à la cheffe politique et religieuse du village. Il s’agit d’une fonction héréditaire toujours actuelle dont l’origine remonte, selon les sources, probablement au XVIIe siècle. C’est la « famma-mousso », la femme-seigneur, un personnage portant des caractéristiques de l’appartenance à un ordre sacré. Il y a une longue tradition de femmes cheffes à Lougou.

Représentation contemporaine de la Sarraounia

En 1899, alors que les états d’Europe occidentale se disputent la prise de possession des territoires d’Afrique au sud du Sahara, les sources orales racontent donc qu’à Lougou, des guerriers, parmi lesquels de redoutables archers, ont opposé une tenace résistance à l’avancée de la colonne d’exploration Voulet-Chanoine – colonne restée tristement célèbre pour avoir mené une des missions les plus meurtrières de la colonisation française en Afrique de l’Ouest. En effet, les sources historiques nous disent qu’en janvier 1899, la mission Voulet-Chanoine, du nom des deux lieutenants qui la dirigent, quitte les bords du Niger pour s’enfoncer dans l’Est désertique. Très vite les horreurs commencent. « La colonne progresse à la lueur des incendies » [2] : viols, pendaisons, décapitations, mises en scène macabres des corps ... Ce ne fut que pillage et dévastation sur leur passage, de Saint-Louis du Sénégal à Zinder au Niger. Si Sarraounia n’a pas réussi à les arrêter, elle aurait en tous cas défendu son village, organisé la résistance et protégé les habitant/e/s réfugié/e/s dans la forêt. Les guerriers de la Sarraounia Mangou ont livré un véritable harcèlement aux troupes coloniales, bien après l’affrontement, qui finirent par renoncer à poursuivre leur itinéraire.

Image du film Sarraounia, 1986

Mythe et réalité se mêlent à propos de la Sarraounia, dans une intrication dont il est difficile de séparer l’un de l’autre. Orpheline dès sa prime enfance, elle est la figure typique de l’initiée « appelée », puis spécialement préparée par des rites individuels et collectifs, destinés à en faire une personnalité politique et spirituelle de la communauté. Si nous savons peu de choses du rôle exact de Sarraounia Mangou dans la résistance à la colonne Voulet-Chanoine à travers les archives écrites, les récits oraux nigériens en revanche construisent un portait détaillé de la reine.

A l’image de tout un mouvement de pensée qui veut redonner une place de sujet de l’histoire aux Africain/e/s et se réapproprier ainsi la mémoire des résistances à la colonisation, la destinée de Sarraounia Mangou prend une envergure nationale, voire panafricaine, et incarne la lutte contre la colonisation. Elle devient une figure attestée historiquement dans les manuels scolaires et dans les ouvrages qui traitent des résistances à la colonisation. Enfin, elle symbolise la résistance à l’oppression quelle qu’elle soit. Le roman Sarraounia de Mamani porte un message politique de lutte contre l’autoritarisme qui ne concerne pas uniquement la colonisation, mais qui peut également être lu comme un discours contemporain sur les institutions politiques nigériennes. Aujourd’hui, la Sarraounia Mangou est remise en scène , encore un fois : elle est institutionnalisée et pacifiée . Des écoles portent son nom, elle a inspiré des ballets folkloriques, une station de radio (« Sarraounia FM, la reine des radios »). Mais aussi une banque, la Sarraounia Finance, qui a pour objectif de permettre aux femmes d’être actrices de la vie sociale et économique de Niamey, la capitale du Niger. Dans ces projets qui portent son nom, il n’y a plus la dimension subversive du personnage historique : la Sarraounia Mangou est aujourd’hui mobilisée pour la cohésion de la nation nigérienne.

Pour en savoir plus :

  • Elara Bertho, Sarraounia, une reine africaine entre histoire et mythe littéraire (Niger, 1899-2010) , in Genre & Histoire [En ligne], Printemps 2011, mis en ligne le 21 novembre 2011, consulté le 07 mai 2016. URL : http://genrehistoire.revues.org/1218
  • Kimba IDRISSA, Guerres et sociétés. In Etudes Nigériennes. Niamey : Institut de Recherches en Sciences Humaines (IRSH)(1981).
  • Abdoulaye Mamani, Sarraounia, L’Harmattan, coll. « Encres Noires », 1989, 160 p.
  • D. Brahimi et A. Trevarthen, Les femmes dans la littérature africaine, Portraits, Paris, Karthala-CEDA- ACCT, Paris, 1998, chapitre 4, p. 137.

[1Abdoulaye Mamani, Sarraounia, L’Harmattan, coll. « Encres Noires », 1989, p6


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