« Nous ne nous tairons plus ! »

« Cela suffit. L’impunité, c’est fini. Nous ne nous tairons plus ». Cette affirmation forte, parue ce 14 mai dans le Journal du Dimanche, est signée de 17 femmes politiques françaises, toutes anciennes ministres, de gauche ou de droite. Car si toutes les femmes n’ont ni les mêmes préoccupations ni les mêmes intérêts, il y a au moins un sujet qui les concerne toutes : le sexisme auquel elles se heurtent, quelle que soit leur classe sociale, leur origine, leur orientation sexuelle ou le milieu dans lequel elles sont actives, de la femme de ménage à la ministre ou la cheffe d’entreprise. Ce coup de gueule est l’une des conséquences de l’ « affaire Baupin », cet élu écologiste et vice-président (démissionnaire) de l’Assemblée nationale française, accusé par des élues et des collaboratrices de harcèlement et d’agression sexuelle.

La première à parler a été Sandrine Rousseau, élue d’EELV (Europe Ecologie Les Verts) : « ... Alors il est venu, il m’a plaquée contre le mur en me tenant par la poitrine, et a cherché à m’embrasser. Je l’ai repoussé violemment ».
Son témoignage, relayé par France Inter et Mediapart le 8 mai dernier, a permis de délier les langues et faire éclater le scandale. D’autres témoignages affluent depuis : une autre élue, Isabelle Attard, dénonce des « sms salaces », un harcèlement quasi quotidien qui a duré plus d’un an. Une troisième, Annie Lahmer, raconte des faits déjà vieux de plus de 15 ans : « Un soir, le siège (du parti) était vide, j’étais seule avec Denis. Il s’est mis à me courir après autour du bureau. C’était loufoque comme scène. (...) Le lendemain, il a pointé son index sur moi en me disant ’Toi, tu n’auras jamais de poste au sein du parti’ ».

Difficile de croire que la direction d’EELV n’était pas au courant. Sandrine Rousseau raconte d’ailleurs : « J’en ai parlé à deux membres de la direction du parti. L’un m’a dit : ’Ah il a recommencé’. L’autre : ’ce sont des choses qui arrivent très souvent’ ». Dès 2004, une chercheuse avait eu connaissance des accusations, et en 2013, Baupin avait été surnommé le « DSK des Verts »
Pourtant, jusqu’à ce 8 mai, rien n’a été fait pour écarter Baupin. Il aurait juste eu des « remarques », ce qui ne l’a pas empêché d’obtenir un poste prestigieux.

Il ne faut pas croire que ce type de situation soit spécifique aux Verts, le parti par ailleurs le plus ouvert aux questions de genre (c’est dire ce qu’il en est dans les autres). Il y a un an, 40 femmes journalistes politiques publiaient une tribune dans Libération, intitulée « Bas les pattes », pour dénoncer le sexisme d’hommes politiques de tous bords.

Les femmess ne se tairont plus ? On peut l’espérer. Mais du côté des hommes politiques français, les réactions sont plutôt accablantes. Ainsi le député (Républicains) Pierre Lellouche, interrogé par un journaliste de RTL, lâche : « Je commente l’international, les choses sérieuses, pas les histoires de bonnes femmes ». Le même soir, l’élue républicaine Aurore Bergé est accueillie par un collègue par un « Quand je te vois, j’ai envie de te faire une Baupin ». Elle est trop sidérée pour répondre, mais témoigne quand même sur son compte Twitter. Hélas, elle est loin d’être la seule victime d’un dérapage individuel : au lendemain de la démission de Baupin de son poste de vice-président (mais pas de député), « se prendre une Baupin » est devenue la nouvelle blague en vogue à l’Assemblée nationale... Et lorsqu’elle est venue raconter son histoire sur le plateau de France 2, elle s’est entendu demander par le journaliste si elle avait déjà eu l’expérience d’un « véritable » harcèlement... (rapporté par The Guardian, dans l’un des articles les plus complets et les plus accablants sur le sujet). Sans compter les attaques sexistes dont fait l’objet... la femme de Baupin, comme si c’était elle la première responsable du comportement de son compagnon.
A noter, comme contre-exemple, la forte réaction de Johan Hufnagel, directeur des éditions de Libé, dénonçant l’indifférence, voire la complicité de tant d’hommes.

Si le silence des hommes est peu interrogé, les femmes sont souvent sommées de se justifier : pourquoi n’ont-elles pas porté plainte plus tôt ? Certains n’ont pas manqué de poser la question, presque comme une accusation, suggérant des « exagérations », voire des règlements de compte politiques. Pourtant la réponse est simple : pour les mêmes raisons qui font que les agressions sexuelles, y compris le viol, sont les crimes et délits le moins souvent rapportés. Les réactions aux actuels témoignages sont un bel exemple d’une culture du viol qui banalise la violence, excuse et soutient l’agresseur et condamne la victime à se taire. Parce qu’elle a peur de ne pas être crue ou prise au sérieux. Parce que souvent, c’est elle qui a honte. Par crainte de représailles. Ou dans les milieux militants, pour « ne pas nuire à la cause ». Mais cette fois, il y a eu une provocation de trop : quand ses victimes ont découvert Baupin sur une affiche, rouge aux lèvres, au côté d’autres élus, à l’occasion du 8 mars 2016, en combattant auto-proclamé contre les violences faites aux femmes, elles n’ont plus voulu se taire, même si la plupart des faits dénoncés sont désormais prescrits. L’allongement du délai de prescription est d’ailleurs une de leurs revendications.

Voilà donc où on est dans la France d’aujourd’hui, celle-là même qui donne des leçons d’égalité entre hommes et femmes au monde entier. Mais bien sûr, il n’y a pas que la France. Ce même 8 mai, on entendait le futur président des Philippines, Rodrigo Duterte, déclarer à propos du viol d’une missionnaire australienne : « Elle était très belle, en tant que maire, j’aurais dû avoir le droit de passer en premier ». Et oui tiens, vous vous souvenez peut-être de ce député libéral wallon, Gilles Mouyard, qui avait envoyé en 2012 à la présidente de son Parlement, Emily Hoyos, ce sms plein de délicatesse : « C’est vrai que tu as un beau cul » (elle l’avait vertement remballé à l’époque), ce qui avait encore bien fait rire les mecs dans l’émission « satirique » (ou satyrique » ?) « On n’est pas rentré ». L’information était relayée par la très sérieuse Libre Belgique dans la rubrique « Insolite » et l’Avenir appelait cela un « sms inélégant ».

On pourrait multiplier les exemples à l’infini, mais répétons-le haut et fort, ce genre de comportements n’est ni la caractéristique de quelques individus pervers, ni d’une « culture » (bien sûr, celle des « autres »), ni d’un pays : c’est une des expressions abjectes d’un rapport de pouvoir inégalitaire entre hommes et femmes. Est-ce qu’un jour, on va enfin comprendre ? Cela ne se passe pas seulement devant la gare de Cologne, pas seulement en politique, pas seulement dans le sport, pas seulement au bureau, pas seulement dans la rue... cela se passe partout. Tant mieux si cette affaire permet à davantage de femmes à sortir du silence. Encore faut-il que leur voix soit entendue, prise en compte, répercutée, et leur harceleurs sanctionnés. Selon la formule féministe, qu’enfin « la honte change de camp ».


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