Contre feux féministes face au ressac masculiniste (1)

Compte rendu des journées d’études des 3 et 4 mars 2016 à l’Université des Femmes
« féminicides et masculinismes »

En 2008, le collectif VaMos (Vigilance Anti-masculiniste Mixte Organisé et Solidaire) publie une carte blanche dans la Libre Belgique [1] pour informer de la tenue d’un congrès international « Paroles d’hommes »  [2] soutenu par les pouvoirs publics [3]. Des porteurs notoires de la rhétorique masculiniste y étaient invités. En contre-offensive, le collectif organise un moment de discussion sur ce qu’est le masculinisme (ou plutôt ce que sont les masculinistes) et ses revendications, ainsi qu’un rassemblement festif afin d’alerter la société des dangers de cette mouvance. Le point commun de ces regroupements hétérogènes est de revendiquer des intérêts pour les hommes en tant que catégorie et donc, de remettre en question la domination masculine.
En famille, entre amis, ou dans les milieux professionnels et militants que nous côtoyons, être identifiées comme « féministe » nous amène son lot d’embûches à surmonter : des blagues sexistes à contrer jusqu’aux obstacles institutionnels ou associatifs à reconnaître la non-symétrie des violences dans le couple, nous sommes souvent épinglées pour « ramener l’analyse féministe partout ». C’est que nous vivons une époque réactionnaire. La propagande raciste est effroyable, les discours et pratiques néolibérales sont bien installés, la rhétorique sexiste (re)-prend place (pensons au retour en force des publicités sexistes).

Les deux journées d’étude consacrées à l’anti-féminisme à l’Université des femmes, les 3 et 4 mars derniers, nous ont apporté des éléments de compréhension de la recrudescence de positions hostiles à l’encontre des femmes, et des féministes – c’est-à-dire de celles qui défendent les droits de toutes. A travers notamment le concept d’analyse du continuum des violences faites aux femmes, les contextes socio-économiques globaux où ces violences prennent place, leurs significations à la lumière des dernières décennies, cet article se propose de faire un compte rendu en trois parties de cette formation : nommer et rappeler le cadre d’analyse , tout d’abord, avec les apports de Francine Descarries et de Anne-Marie Devreux. La deuxième partie de l’article sera consacrée aux présentations de Mélissa Blais, de Jules Falquet et de Chiara Calzolaio, sur les assassinats de femmes, ou féminicies/fémicides. Ensuite, nous ferons le point sur la persistance des violences faites aux femmes, à partir des travaux de Patrizia Romito, de Francis Dupuis Déris et de Hanitra Andriamandroso. Et nous terminerons par l’apport de l’autodéfense féministe, à travers ce que nous identifions comme stratégies à l’œuvre dans la rhétorique masculiniste, afin de choisir quelles ripostes nous pouvons lui opposer.

Mais avant de rentrer dans ces développements, et pour éviter de donner de l’eau au moulin masculiniste, ne faisons pas l’impasse sur les réalités des phénomènes de violence. Les hommes sont effectivement victimes de violence. Ils le sont même beaucoup plus souvent que les femmes en ce qui concerne les violences physiques. Mais les violences qu’ils rencontrent dans leur vie ne sont pas les mêmes que celles vécues par les femmes. Une toute petite partie de ces violences sont des cas de violence dans le cadre du couple ; et dans ces phénomènes, une partie encore a lieu dans le cadre du couple hétérosexuel et est donc le fait de femmes. Mais les violences les plus graves et les plus fréquentes que vivent les hommes sont des violences exercées par d’autres hommes (meurtres, guerres, vols avec violence …). A propos des violences faites aux femmes, nous parlons de violences sexistes, c’est-à-dire de violences qui s’inscrivent dans un continuum de violences qui s’abattent sur les femmes en amont de la violence conjugale (des blagues, système des insultes, au dénigrement, ... jusqu’aux violences sexuelles ). Bref, une différence de traitement et des violences qui sont systémiques (mais non symétriques), c’est-à-dire sur lesquelles notre société s’est construite.

Du sexisme ordinaire aux féminicides, en passant par la misogynie douce ou virulente. durant cette formation longue à l’Université des femmes, nous avons brossé un panorama des anti-féminismes. Nous avons ensuite identifié leurs cibles et effets. D’après, Francine Descarries, sociologue et membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM (Montréal), le terme ’anti-féminisme’ est récent, même s’il s’inscrit dans un ensemble bien plus vieux (misogynie, machisme, sexisme). Cet ensemble s’appuie sur plusieurs ressorts : la naturalisation, l’appropriation (dont l’objectivation du corps des femmes), le dénigrement, pouvant aller jusqu’à la haine des femmes. Ce phénomène peut exister car il s’inscrit dans un système d’organisation sociale de hiérarchie entre les sexes, système qui, à la fois, soutient cette domination et l’institue, le patriarcat. La misogynie - sentiment, attitude de dénigrement, de mépris ou d’hostilité à l’égard des femmes - met le patriarcat en acte.
Francine Descarries nous invite à caractériser la misogynie (qui elle aussi se décline sur différentes tendances) : cela peut être la surestimation des hommes par eux-mêmes, la détestation des femmes, ou encore l’opposition aux avancées féministes. Le sexisme, quant à lui, renvoie au rapport social « en tension ». Il se traduit en attitudes, en comportements : il s’agit du refus du principe d’égalité entre les sexes. Le sexisme n’est pas réservé qu’aux seuls hommes. Il est transversal, omniprésent et prend différentes formes : mots, actes, attitudes. Le machisme est de l’ordre du sentiment, de l’attitude également qui promeut la supériorité des hommes.

Dans cet ensemble, l’antiféminisme a un objet plus ciblé : il s’oppose à l’égalité entre les sexes ; il pratique la négation des violences faites aux femmes et voit dans les conceptions féministes une menace à la stabilité sociale. Depuis des siècles, l’antiféminisme a été re-scénarisé à des milliers d’exemplaires. Et, chaque fois, il s’appuie sur l’idée de nature, constance argumentaire au travers de l’histoire. Il s’alimente donc toujours aux mêmes arguments, aux mêmes peurs. On y voit à l’œuvre, une grande confusion entre le bénéfice d’un privilège (celui des hommes, dans la structure sociale) et l’exercice d’un droit (traitement d’égalité entre tous les individus). « Quand on a occupé l’espace pendant des siècles, lâcher le trône est difficile à avaler », nous dit Francine Descarries.

Revenons sur le cadre théorique d’analyse que nous suivons pour identifier le masculinisme et dés-enclencher son argumentaire, avec la présentation d’Anne-Marie Devreux (sociologue et directrice du Réseau Thématique Pluridisciplinaire Etude Genre du CNRS). Les rapports sociaux des sexes, se caractérisent par cette hiérarchie entre les sexes. Les sexes s’opposent tant que leurs intérêts sont antagonistes (à l’image des classes sociales, « raciales », ...). Cette hiérarchisation des sexes, à l’avantage des hommes, est une structure relativement stable de la société et est centrale dans son organisation même. Le concept de ’genres’, ne suffit pas à comprendre le phénomène car le genre est le résultat du rapport : une construction sociale, avec les conditionnements, comportements, et tous les éléments d’identification et de reconnaissance des sexes. A la lumière de ce cadre d’analyse, l’antiféminisme (et sa rhétorique masculiniste) est , aux yeux de A-M. DEVREUX à la fois, l’expression du renversement de l’analyse des inégalités et l’illustration de cette dynamique des rapports sociaux de sexe.

Nous sommes dans une période de « backlash » (ce « retour violent des vagues vers le large, après qu’elles aient frappé avec impétuosité un obstacle », d’après le dictionnaire). Selon Susan Faludi ([Backlash : la guerre froide contre les femmes] ; paru en 1991), nous sommes dans un contexte de « ressac à l’encontre des femmes et du féminisme », en parlant du contexte nord américain. Il nous semble que cet concept de backlash s’applique tout autant à nos réalités, de l’autre côté de l’Atlantique. Le discours du ressac véhicule l’idée que le féminisme a eu des conséquences néfastes sur les femmes, épuisées par la double tâche et surtout malheureuses d’être « sans époux, ni enfants ». Cette revanche, selon Faludi, n’est pas déclenchée par un accès réel des femmes à l’égalité, mais par le fait qu’elles ont des chances sérieuses d’y parvenir par leur mobilisation. Le ressac masculiniste est donc un « coup d’arrêt préventif ».


[2Intitulé « Hommes : état des lieux »

[3L’Institut pour l’égalité entre femmes et hommes (qui accueillera les congressistes la première journée), la Région de Bruxelles-Capitale, la Province du Brabant wallon, la Communauté française de Belgique et la Région wallonne


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