Leçons de Cologne

On aura beaucoup dit, beaucoup écrit sur ce qu’on appelle désormais pudiquement « les événements de Cologne ». Il est même possible d’en débattre (entre hommes) durant quelques minutes dans une émission télé sérieuse [1] sans prononcer une seule fois le mot « femme ». Rappelons-le quand même, ces « événements », ce sont des centaines de femmes agressées par des groupes d’hommes pour des vols, des attouchements et même des viols. C’est bien cela qui nous paraît le plus grave, ce que ces femmes ont subi, on devrait commencer par lire certains témoignages, comme ici.

Il y a tout de même eu, à ce jour, plus de 500 plaintes, dont 40%, nous dit-on, pour harcèlement, ce qui fait plus de 200 agressions sexuelles, et deux viols déclarés...

Les droites dure et extrême se sont emparées des faits avec délectation, puisque selon l’état actuel de l’enquête, les auteurs sont principalement des hommes « d’apparence nord-africaine et arabe », dont des demandeurs d’asile parmi les personnes identifiées. Prétexte idéal pour exiger une politique plus dure envers les réfugiés, des frontières encore plus infranchissables et des expulsions plus rapides, ou encore, comme le suggère notre secrétaire d’Etat à l’asile et la migration, Theo Francken, des cours spécifiques pour migrants au « respect de LA femme »... Beaucoup se sont déjà exprimé/e/s pour dénoncer cette approche purement raciste de l’égalité hommes/femmes, y compris Isabelle Simonis (PS), la ministre chargée de l’égalité des chances en Communauté Wallonie-Bruxelles.

A noter aussi la Carte blanche de Bianca Debaets (CD&V), secrétaire d’État bruxelloise à l’Égalité des Chances, qui annonce une étude et une campagne contre le harcèlement de rue, mais dont La Libre a choisi de mettre en avant ce passage, pour en faire un titre-choc : « Violences sexuelles : Certains jeunes d’origine maghrébine perçoivent les femmes comme du gibier en liberté ». Comme quoi la presse la plus « respectable » participe aussi à la sale ambiance qui monte des égouts.

C’est un classique d’interprétation des mêmes faits : lorsqu’un étranger agresse une femme dans la rue, ou frappe sa compagne, c’est une question de « culture » ; quand c’est un Européen, il s’agit d’un acte individuel, d’un problème psychologique.

Cependant, à l’autre bout de l’échiquier politique, le malaise est flagrant. L’accueil des réfugiés était déjà problématique, et le racisme en hausse, avant ces faits ; la crainte est là de voir le piège se refermer sur des boucs émissaires commodes de toutes nos peurs. Alors, on constate toutes sortes de contorsions. Est-on vraiment sûr/e/s qu’il n’y a pas là quelque « manipulation » ? L’enquête policière n’est-elle pas biaisée ? Sans oublier les réactions qui minimisent les expériences rapportées par les femmes, en insistant sur le fait qu’il s’agissait de « vols par ruse » plutôt que de « harcèlement sexuel ». Comme si les attouchements étaient moins pénibles à vivre s’ils n’étaient qu’un moyen et pas l’objectif réel...

Heureusement, il y a aussi certains textes pour rappeler des vérités basiques. Qu’on n’a pas attendu l’afflux des réfugiés pour que le harcèlement sexuel soit un fléau, y compris de la part de gars bien de chez nous. Par exemple qu’en Allemagne, l’Oktoberfest (fête de la bière) est une épreuve pour bien des femmes. Que la culture du viol est bien ancrée dans nos pays et que si elle est moins visibilisée quand les auteurs sont autochtones, on estime le « chiffre noir » des faits non dénoncés à quelque 90%, et même pour les 10% de plaintes qui sont déposées, peu d’auteurs sont condamnés.

Dans un texte au titre saisissant, « Eigen volk eerst » (le slogan du Vlaams Belang), Amelie Mangelschots, militante féministe et co-fondatrice de Wij Overdrijven Niet (« Nous n’exagérons pas ») se demande pourquoi la centaine de viols par jour dans notre pays ne provoque pas autant d’indignation, sans compter que la majorité d’entre eux ne sont pas le fait d’inconnus, d’ici ou d’ailleurs, mais de proches, d’amis, de voisins. Aussi propose-t-elle d’appliquer les mesures d’éducation « à notre propre peuple d’abord ».

« Ce qui s’est passé à Cologne arrive tous les jours, à plus petite échelle, dans nos villes occidentales », écrivent de leur côté Suzanne Cautaert et Monica Triest dans De Standaard. Et face à cette réalité, ajoutent-elles, pas question de laisser tomber les bras – ni de les allonger pour tenir les hommes à distance, comme l’a suggéré la maire de Cologne... Mais au contraire, il s’agit d’investir dans ce qui a démontré son efficacité : les formations d’autodéfense où les violences basées sur le genre sont clairement replacées dans le cadre des inégalités de pouvoir entre hommes et femmes. Voilà l’avis d’une chercheuse et d’une formatrice d’autodéfense qui résonne particulièrement aux oreilles de Garance...

Mettre des moyens pour former TOUS les garçons/hommes à ne pas agresser et les filles/femmes à se défendre, voilà la voie à suivre. Et par ailleurs, si on se préoccupe tant du bien-être des femmes et des problèmes posés par l’arrivée massive d’hommes seuls, on pourrait commencer par mieux protéger les demandeuses d’asile, qui sont les premières à subir des violences – aussi bien de la part des passeurs, de leurs compagnons de voyage que de certains de leurs « sauveurs » ; et plus largement, changer radicalement une politique d’accueil indigne qui oblige les candidat/e/s réfugié/e/s à risquer leur vie avant de pouvoir ne serait-ce que poser un pied sur notre sol...

Car pour le reste, les autres « solutions » n’en sont pas. S’il faut sanctionner les auteurs de ces agressions, expulser ceux qui sont d’origine étrangère revient juste à renvoyer la menace sur d’autres femmes.

Et pour celles et ceux qui veulent s’emparer de ces agressions pour justifier une politique plus dure envers tous les réfugiés, une dernière remarque. Si on ne connaît pas encore exactement tous les détails sur les agresseurs, on sait avec certitude qu’ils ont un point commun : non pas leur origine mais leur sexe masculin. Alors, si le problème n’était pas une « culture étrangère », mais une certaine masculinité qui se construit contre les femmes ? Voilà une leçon utile que l’on pourrait tirer des « événements de Cologne »...

A lire aussi, une position féministe multiculturelle venant d’Allemagne, assortie de revendications adressées aux politiques comme à la société dans son ensemble.


[1Dans Les Décodeurs, émission de débat dominical de la RTBF, 10 janvier 2015


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