Liberté pour les (pieds des) femmes en Chine !

Une héroïne nationale féministe en Chine, oui, ça existe ! Notre femme rebelle du mois a une vie remplie d’actes de révolte contre des traditions patriarcales et choisit des manières d’expression et d’action qui marient la culture chinoise et occidentale. Ainsi, elle a pu traduire la notion de droits des femmes dans un contexte où cette idée était inouïe et sans nom.

Qiu Yin est née en 1875 dans une famille de la petite noblesse, depuis plusieurs générations fonctionnaires de la dynastie Qing de l’empire Mandchou. Qiu Yin reçoit une instruction inhabituelle pour une femme. Elle ne doit ni apprendre à coudre ni à cuisiner, mais participe, tout comme son frère, aux leçons d’un tuteur pour apprendre les classiques chinois, l’histoire et la poésie. Un oncle lui apprend l’équitation et le combat au sabre. A onze ans, elle écrit déjà des poèmes et récite de longs textes par cœur. Elle s’intéresse également à la géographie, la politique et la révolution française. Les nombreuses mutations professionnelles de son père lui permettent de voyager et d’enrichir ses connaissances.

Sa famille appartient à un mouvement réformateur nationaliste qui s’oppose à ce que l’empire brade les richesses chinoises aux étrangers. Qiu Jin reçoit donc aussi une vision critique de la réalité politique chinoise. Depuis des décennies, l’empire Mandchou vit un déclin ponctué par des rébellions qui ne cessent de diminuer le pouvoir impérial, mais aussi les structures économiques du pays. La Chine se voit la cible de l’expansionnisme européen et japonais et, dans une série de guerres, perd progressivement sa souveraineté. L’empire Mandchou se révèle de plus en plus complice de ces évolutions afin de rester au pouvoir, et recouvre des impôts lourds dans une population de plus en plus appauvrie. Des rébellions locales secouent le pays, qui aboutiront à partir de 1899 à la révolte des Boxers. Tous ces soulèvements sont sévèrement réprimés, et des activistes doivent s’exiler au Japon pour sauver leur vie.

La jeune Qiu Jin

En 1896, le père de Qiu Jin est muté à Hunan où ses parents lui choisissent un mari, et à 20 ans, elle épouse contre sa volonté Wang Zifang, un riche commerçant. Un an plus tard, elle donne naissance à un garçon et en 1901, elle met une fille au monde, Wang Guifen, qui sera la première femme pilote de la Chine. Qiu Jin vit dans sa belle-famille pro-Mandchou et traditionaliste. Bien que respectée à cause de son éducation, elle s’ennuie sans défis intellectuels, et son rêve de devenir une poète acclamée se brise. Sa fille dira plus tard de son père qu’il était gentil et agréable, mais sans aucune ambition. Quand le père de Qiu Jin décède, sa mère, son frère et sa soeur n’ont plus rien. Son mari leur refuse tout soutien, et ils sont forcés de retourner à Shaoxing, leur ville d’origine. Qiu Jin ressent la perte de respect de sa belle-famille et se sent encore plus isolée.

Qiu Jin voit des liens entre la situation précaire de son pays et sa propre souffrance et décide de s’investir dans le mouvement réformiste. Son rêve à elle, c’est l’indépendance sociale et économique des femmes, tout comme l’indépendance politique et économique de la Chine. Son mari est muté à Pékin pour travailler à la cour impériale, et sa famille le suit. Qiu Jin peut de nouveau côtoyer des intellectuel/le/s et lire des journaux progressistes. Elle trouve des ami/e/s dans le mouvement réformateur, en particulier Wu Zhiying, une calligraphe et poète, épouse d’un collègue de son mari. Elles développent un lien émotionnel fort qui est ancré dans une compréhension intellectuelle mutuelle et la volonté de ne pas vivre comme épouses soumises. Plus tard, Qiu Jin encouragera les femmes dans ses écrits à être solidaires entre elles et à chercher cette amitié profonde pour mieux surmonter les obstacles à leur libération. Les deux femmes échangent un voeux d’amitié éternelle, et Qiu Jin lui offre le Poème de l’orchidée.

Mais déjà à ce moment-là, Qui Jin sait qu’elle ne pourra pas rester car elle a décidé de quitter son mari – qui par ailleurs s’intéresse de plus en plus aux jeux et aux prostituées – et ses deux enfants pour voyager au Japon où, a-t-elle entendu, les femmes sont plus libres qu’en Chine. Son mari tente de l’en empêcher et refuse de lui rendre ses effets personnels. Heureusement, elle a pu subtiliser quelques bijoux, qu’une amie vend pour elle. C’est cela son seul budget de voyage. Au moment de son départ, elle compose un poème où elle écrit « en débandant mes pieds, je me purifie de mille ans de poisons / monte les esprits de toutes les femmes avec mon cœur chauffé / hélas, ce délicat mouchoir-ci / est taché à moitié de sang, à moitié de larmes ».

Qiu Jin en vêtement d'hommes

En 1904, à 29 ans, elle arrive au Japon où elle habitera deux ans. Elle porte des vêtements d’homme, rencontre d’autres révolutionnaires et apprend le japonais à l’association des étudiants chinois. Maintenant que toutes les possibilités lui sont ouvertes, son destin lui semble clair : au lieu de se consacrer à l’éducation ou à la médecine (« qui ne résolvent les problèmes que d’une minorité »), elle veut changer le monde entier, à commencer par le renversement du gouvernement chinois et de la dynastie Qing et la lutte pour l’égalité des femmes. Elle se choisit un deuxième nom, Jin Xiong, ce qui veut dire « capable de se mesurer aux hommes ». Plus tard, elle écrira dans un poème « Qui est cet homme qui me regarde ? / Ca devrait être moi. / Je suis née dans le mauvais sexe. » Rapidement elle gagne une réputation d’oratrice de talent. Elle s’investit dans plusieurs groupes clandestins, où elle est souvent la seule femme, et fonde une association de femmes chinoises au Japon, la société de l’amour mutuel. Celle-ci a comme programme la fin du bandage des pieds et des mariages arrangés, ainsi qu’une éducation occidentalisée pour les femmes pour assurer leur indépendance.

Politiquement, Qiu Jin penche vers les idées des nihilistes russes qui pensent que seule une révolution violente peut créer une nouvelle société. Féminisme et nationalisme sont intimement liés pour elle : la libération des femmes fera d’elles des citoyennes productives qui contribueront à la reconstruction de l’économie chinoise, et la libération nationale n’aura pas de sens si les femmes restent dans leur position subordonnée. Elle admire les japonais pour leur discipline militaire qui, pour elle, joue un rôle clé dans la modernisation du pays. Dans le mouvement estudiantin exilé, elle écrit des articles dans les journaux pour défendre cette posture révolutionnaire contre les courants réformistes ; certains de ses articles sont écrits en chinois simplifié pour les rendre accessibles à des chinois/es non-instruit/e/s. En plus de ses cours d’infirmière, ses réunions politiques clandestines et ses articles, elle traduit un manuel d’infirmière de l’anglais vers le chinois et rédige son œuvre la plus connue, Pierres de l’oiseau Jingwei. Qiu Yin y raconte l’histoire de Huang Hanxiong, une autobiographie à peine voilée. Elle choisit d’écrire cette œuvre sous la forme du tanci, un conte en chinois simple, accompagné d’un instrument à cordes qui est surtout utilisé par et pour les femmes. Elle y désigne le mariage comme une institution qui réduit les femmes à l’esclavage et les empêche de se réaliser. Aujourd’hui, seuls six des vingt chapitres sont conservés, ainsi qu’une centaine de ses poèmes.

En 1905, le gouvernement japonais commence à limiter les libertés des étudiant/e/s chinois/es, qui commencent à déranger par leur nombre et leur radicalité croissants. La nouvelle loi utilise les mêmes termes qui désignent le contrôle des personnes prostituées et indésirables, ce que les chinois/es vivent comme une grande humiliation. En 1906, Qiu Jin décide de retourner en Chine.

Qiu Jin au Japon

Au Japon, elle s’était affiliée au groupe Guangfu hui qui a pour but de déclencher une résistance armée et des attentats à l’intérieur du territoire chinois. De plus, elle était la responsable provinciale du parti Tongmeng hui, qui rassemble tous les courants révolutionnaires. Maintenant qu’elle est de retour en Chine, elle travaille pour ces deux groupements et crée dans sa province Zhejiang un réseau de cellules subversives qu’elle coordonne. A côté de son travail de propagande et de réseautage, elle participe à la création de bombes – jusqu’à ce qu’elle soit blessée dans une explosion dans l’atelier clandestin – et elle essaie de collecter des fonds pour permettre à des étudiants revenus du Japon de continuer leurs études en Chine. Officiellement, elle enseigne dans plusieurs écoles pour filles, mais ce n’est qu’un camouflage et une source de revenus pour ses activités subversives. Et elle trouve dans ces écoles des amies fidèles qui la suivent dans la lutte révolutionnaire.

Avec de l’argent de ses ami/e/s, elle publie le Journal des Femmes de Chine. Elle y promeut la libération des femmes, leur éducation et leur indépendance financière et vitupère contre le mariage arrangé et le bandage des pieds. « Nous, les femmes qui avons eu nos pied bandés dès notre plus jeune enfance avons souffert douleur et misère incommensurables pour lesquels nos parents n’avaient aucune pitié. Sous ce traitement, nos visages sont devenus crispés et maigres, et nos muscles et os en contraction et tordus. Par conséquence, nos corps sont faibles et incapables d’activité énergique, et dans tout ce que nous faisons, nous avons besoin de quelqu’un sur qui nous appuyer. » Elle appelle les chinoises à la révolution qui doit passer par leur libération dans la sphère privée. Malheureusement, les fonds suffisent à éditer seulement deux numéros du journal.

Par la suite, Qiu Jin prend la tête de l’école Da Tong fondée par des révolutionnaires. Sous prétexte de former des instructrices d’éducation physique, elle y prépare des jeunes femmes à la lutte armée.
Son objectif est de réunir, d’harmoniser et de coordonner les nombreux groupes clandestins, et elle planifie déjà la structure, y compris les uniformes et emblèmes, de la future armée du Guangfu hui.

En 1907, l’heure de la révolte a sonnée. Avec son réseau de groupes révolutionnaires, elle prépare un plan pour prendre le pouvoir dans la province. Le but est d’attirer le gros des troupes chinoises par des petits soulèvements dans des provinces voisines afin de pouvoir conquérir la capitale provinciale Hangzhou. Mais des problèmes de communication font qu’un groupe lancent son soulèvement de distraction trop tôt, et cela éveille la répression de la police. Avec la surveillance partout et son arrestation imminente, le commandant des rebelles joue les héros et tue le gouverneur de la province, puis est torturé et exécuté. Il parle sous la torture, et tout le mouvement est en danger. 300 soldats se mettent en route vers Shaoxing. Avertie par des camarades à l’école militaire, Qiu Jin a encore le temps de cacher les armes, de bruler la liste de ses étudiant/e/s et de les renvoyer à la maison, mais elle décide de rester pour mourir en martyre. Le 13 juillet, l’école Da Tong est encerclée, Qiu Jin et quelques élèves et professeurs sont arrêté/e/s.

À la prison des femmes, le gouverneur interroge Qiu Jin pour lui soustraire une liste de ses complices. Elle lui répond qu’il en fait partie, car il a visité l’école à plusieurs reprises et a loué son esprit combattant. Elle subit la torture, mais elle refuse de se reconnaître coupable ou d’incriminer d’autres personnes. La police trouve des preuves à Da Tong, et le 17 juillet, Qiu Jin est exécutée par décapitation. Les autres accusé/e/s sont traité/e/s avec bien plus d’indulgence et reçoivent maximum 3 ans de prison. Ses trois derniers voeux sont de pouvoir écrire une dernière fois à ses amiEs, de ne pas devoir se déshabiller pour l’exécution et qu’on n’expose pas sa tête à la foule. Les deux derniers sont exaucés.

Monument à Qiu Jin

L’opinion publique, même celle des conservateurs, est choquée par l’exécution d’une jeune femme qui n’a jamais avoué le crime dont elle est accusée. Cela cause tant de remous que le gouvernement central pense nécessaire de punir les deux fonctionnaires responsables en les licenciant. Le climat répressif a comme conséquence que sa famille n’ose pas demander la restitution du corps. Des bonnes âmes l’enterrent au pied de la montagne Wo Long. Deux ans plus tard, Wu Zhiying, son amie éternelle, et une autre camarade de route, Xu Zihua, s’organisent pour transférer sa tombe au bord du lac Tai hu où elle voulait être enterrée. Mais l’hiver suivant, le gouvernement Mandchou ordonne le nouveau transfert de la tombe. Il accuse les femmes de complicité avec Qiu Jin, et elles doivent se cacher. Le frère de Qiu Jin obtient la permission d’enterrer sa dépouille à Shaoxing. Dans la clandestinité, les deux amies fondent la Société des ami/e/s de Qiu Jin, et en 1912, après la révolution et la proclamation de la république, la société obtient la permission de construire un mausolée au lac Tai hu. Qiu Jin devient un symbole de la révolution chinoise et de la libération des femmes et est fêtée comme héroïne nationale. En 1913, un monument est érigé sur sa tombe, et en 1957, on ouvre un musé sur sa vie dans sa maison. Deux films et une mini-série chinois ont mis sa vie en images, le plus récent datant de 2011.

Pour en savoir plus :

  • Catherine Gipoulon : Pierres de l’oiseau Jingwei, femme et révolutionnaire en Chine au XIXe siècle. Editions des femmes, Paris 1976.
  • Autumn Gem (documentaire 2010).

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