Je campagne, tu campagnes, il/elle campagne...

Vous l’aurez remarqué : novembre est le mois des campagnes contre les violences faites aux femmes. Comme le 25 novembre est la Journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes, les associations et les pouvoirs publics s’empressent de communiquer sur ce sujet. Tout le monde veut se montrer actif, et quoi de mieux (et de plus facile) que de faire une campagne de sensibilisation ? C’est évidemment louable de vouloir sensibiliser la population sur les violences faites aux femmes. Mais nous nous demandons si toutes ces campagnes font vraiment ce qu’elles sont censées accomplir [1]. C’est pourquoi nous avons mis au point trois critères d’évaluation, et avons passé au crible quelques campagnes actuelles pour voir où nous en sommes.

Critère n° 1 : Prévenir, c’est agir
Les campagnes de sensibilisation prennent une place importante dans les efforts de prévention des violences, mais il n’est pas sûr qu’elles ont un quelconque effet préventif. Ce que ces campagnes visent, c’est le changement de savoir (« les violences faites aux femmes existent », « tel type de comportement constitue de la violence » etc.) et, dans les meilleurs cas, un changement d’attitudes (« les violences faites aux femmes sont inadmissibles », « il faut soutenir les victimes de violence »...). Tandis que savoir et attitude sont nécessaires pour la prévention, une campagne réellement efficace vise aussi un changement des comportements concrets, que ce soit la recherche d’aide pour les victimes, la responsabilisation pour les auteurs ou encore l’intervention pour les témoins. Pour un réel changement de comportements, une campagne efficace se doit d’interpeller le public à agir ET de donner des pistes concrètes pour cette action. Il ne suffit pas, par exemple, de dire « brisez le silence » sans donner des numéros de téléphone où les personnes peuvent appeler et sans explication de ce qui va se passer si elles appellent. Parfois ce sont des craintes sur des éventuelles conséquences négatives qui freinent les personnes et non un manque d’infos sur les lignes téléphoniques ou les numéros d’aide existant. De même, les pistes d’action devraient être présentées de manière positive, par des modèles d’identification, pour surmonter des éventuelles résistances basées dans des mentalités, comme la culpabilisation des victimes ou l’hésitation des groupes marginalisés de faire appel aux institutions souvent perçues comme hostiles aux Autres.

Critère n° 2 : Déconstruire les stéréotypes
Un deuxième critère qui nous semble central pour toute campagne efficace est qu’elle doit s’abstenir de renforcer des stéréotypes qui sont à la base des violences qu’elle veut combattre. Les violences faites aux femmes puisent leur impact et leur légitimité perçue, entre autres, dans l’inégalité des genres. Les femmes seraient passives et faibles, les hommes toujours agressifs et dominants, ce sont des idées bien ancrées dans nos têtes, mais malheureusement aussi dans celles des créateurs/trices de campagnes de sensibilisation. De nombreuses campagnes s’appuient sur des images choc, sans doute pour susciter l’empathie avec la victime (mais on peut se poser la question de savoir si cela fonctionne). Ces images chocs reproduisent les stéréotypes de genre : les victimes sont montrées impuissantes face à la violence, incapables de réagir et extrêmement vulnérables aux blessures. Les agresseurs paraissent forts, invulnérables et en contrôle de la situation et de la victime. Si l’on voulait faire une pub pour encourager les hommes à agresser les femmes, on ne pourrait pas faire mieux. En plus, ces images créent une représentation de la « bonne » victime, celle qui mérite de l’aide, ce qui risque de décourager les victimes qui ne correspondent pas à cette image de chercher de l’aide. Cela ne veut pas dire que la violence doit rester invisible. Au contraire, elle doit être rendu visible dans toute sa complexité. Les violences conjugales, par exemple, sont bien plus insidieuses qu’un seul oeil au beurre noir, mais ça ne se voit que trop rarement dans les images utilisées dans les campagnes. Ce que nous voudrions voir, ce sont des agresseurs minables (donc on n’a pas trop envie de les imiter) qui vivent des conséquences négatives de leurs actes, et des victimes qui, malgré la violence qui leur est faite, trouvent des manières de résister et n’acceptent pas le rôle de la victime passive.

Critère n° 3 : Diversité
Notre dernier critère est celui de la représentativité des campagnes. Est-ce qu’elles tiennent compte de l’hétérogénéité des femmes et des hommes, des victimes et des auteurs ? Est-ce qu’elles sont accessibles à toutes et à tous ? Est-ce que les croisements de différents types de domination (sexiste, raciste, classiste, validiste...) sont pris en compte ? Car des campagnes de sensibilisation qui veulent toucher le grand public s’orientent trop souvent à une représentation de ce public comme homogène : blanc, de classe moyenne, en âge reproductif, hétérosexuel... Des personnes qui ne correspondent pas à ces normes ne se connaîtront pas dans des campagnes qui les rendent invisibles. Les pistes d’action propagées ne sont pas nécessairement accessibles et utiles pour tout le monde non plus. Pour revenir sur le slogan « Brisez le silence » : est-ce que cette expression parlera à des femmes malentendantes ?

Voici quelques campagnes actuelles examinée selon ces trois critères – le choix est arbitraire, ce sont juste des campagnes dont nous sommes au courant et qui utilisent un même moyen de communication, le film :

  • Réagissez avant d’agir : C’est très louable de viser les auteurs de violence dans une campagne grand public comme le fait l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. La responsabilité pour mettre un terme aux violences est en effet dans les mains des hommes, et ils sont le public cible de cette campagne. Nous y trouvons des profils diversifiés quant à l’origine des victimes et auteurs, même si les agresseurs et victimes ont plus ou moins le même âge et semblent être aisé/e/s. Il y a une interpellation d’agir, certes. Mais « Réagissez avant d’agir », c’est pour le moins mystérieux et le film ne montre pas d’exemple comment parvenir à réagir et que faire concrètement. Seul acte proposé : les internautes sont invité/e/s à rajouter du temps de réflexion symbolique. Et malheureusement, les victimes correspondent toutes au stéréotype de la femme passive et faible. Conclusion : il y a des bonnes intentions et idées, mais la campagne pourrait être plus soignée dans les détails.
  • Impardonnable : Ce n’est pas une campagne proprement dite, mais un court-métrage qui prend le temps d’approfondir la question des violences conjugales. On y voit l’histoire d’un couple où la violence s’installe progressivement, et on entend, en parallèle, une lettre d’un auteur de violence conjugale adressé à sa victime. Les manipulations et chantages affectifs donnent froid dans le dos. Nous saluons cet effort, mais constatons qu’il s’agit une fois de plus d’un couple jeune, hétéro, blanc et de classe moyenne, que la victime est montrée, certes avec de nombreuses activités, mais aucun acte de résistance à la violence et qu’aucune piste d’action n’est proposée à part la rupture finale. Conclusion : un bel effort de montrer le caractère insidieux des violences conjugales et de leurs auteurs, mais nous restons sur notre faim préventive.
  • Superhéroïnes contre la violence : Le coup de cœur de l’équipe est ce film en stop motion produit par la fédération allemande des centres de consultation et lignes d’écoute pour femmes victimes de violence BFF. Les femmes victimes de violence sont présentées dans toute leur diversité quant à leur âge, leur couleur de peau, leurs handicaps etc. Elles ne sont pas démunies face aux violences, mais peuvent grâce à leur superpouvoir retourner des situations des violences (qui, par ailleurs, sont très diversifiées) ; ce sont plutôt les agresseurs qui en sortent bredouille. Et les pistes d’action sont très claires et encourageantes. Seul bémol très personnel : la première moitié du film donne l’impression que c’est une campagne pour l’autodéfense féministe, et on était un peu déçues de voir qu’elle n’y apparaît pas explicitement. Conclusion : on en veut plus et partout !

Il reste donc beaucoup à faire pour que les pouvoirs publics – et surtout les bureaux de communication qui proposent des campagnes quand il y a des appels aux offres – créent des campagnes où objectif et moyens soient en cohérence. Ce n’est pas anodin que la seule campagne qui réponde aux trois critères est celle d’une association féministe : nous avons une expertise à apporter et à partager. Et un souhait pour les années à venir : coordonnons-nous mieux pour qu’il n’y ait pas cinq campagnes en parallèle en novembre et rien le reste de l’année !


[1Nous ne sommes pas les seules à se poser cette question, voir la brochure du Conseil d’Europe sur comment organiser des campagnes de sensibilisation sur les violences faites aux femmes


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