Etat d’urgence

Etat d’urgence, niveau d’alerte maximum, militaires dans les rues, écoles fermées, métro à l’arrêt, activités annulées ou reportées... La fin de ce mois de novembre a été bien sombre à Bruxelles. A Garance, nous avons été obligées de réduire la grande fête de nos 15 ans en une réunion entre ami/e/s (une fête malgré tout !), et des rassemblements autour du 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes, ont été supprimés.

On n’aura sans doute jamais autant parlé de sécurité qu’en cette fin d’année 2015. Les attentats de Paris ont particulièrement frappé les esprits : parce que n’importe qui pouvait se sentir visé/e, parce que certains des auteurs avaient vécu à Molenbeek (la commune où Garance a son siège) et aussi parce que Paris, c’est tout près, qu’on a plus de chance d’y avoir des ami/e/s ou d’y aller nous-mêmes que, pour citer d’autres lieux d’attentats récents, Beyrouth, Bamako ou Bagdad.

Pour nous qui travaillons sur la sécurité et le sentiment d’insécurité, c’est évidemment un sujet qui nous interpelle. Tout notre travail a pour but que les femmes – puisque c’est notre public cible – vivent et se sentent en sécurité, et cela sans limiter leur propre liberté. Or il est certain que les alertes des dernières semaines ont apporté les limitations de fait à nos libertés (interdiction de manifestations et de rassemblements, lieux devenus inaccessibles durant un temps plus ou moins long) ; mais elles ont aussi renforcé un sentiment d’insécurité, plus ou moins vague, et amené beaucoup de personnes à modifier leur mode de vie, au-delà des interdictions.

Il est normal que des autorités publiques prennent des mesures pour protéger la population. Mais on ne peut se défaire d’un sentiment de malaise : les restrictions aux activités publiques et l’élargissement des pouvoirs de la police ont surtout servi, en Belgique comme en France, à interdire des manifestations, à perquisitionner chez des militant/e/s de gauche et écologistes et à limiter la liberté d’expression – cette fameuse liberté si fièrement brandie après les attentats de janvier. Toute la mobilisation autour de la conférence sur le climat COP21 s’en est ressentie, alors que de nombreuses ONG ainsi que des citoyen/ne/s voulaient profiter de l’occasion pour peser sur les décisions officielles. « En ce moment, les agents de l’État profitent de l’état d’urgence et de ses dispositions policières et administratives particulières pour annihiler toute contestation politique », explique une chercheure pour ce qui concerne la France [1] – mais les organisations défendant les droits humains s’en inquiètent tout autant chez nous.

Il y a cependant une catégorie de la population pour qui l’état d’alerte risque de durer encore longtemps au plus haut niveau : ce sont les musulman/e/s. D’après le Centre Interfédéral pour l’Egalité des Chances, les incidents islamophobes ont explosé en 2015 [2]. Les exemples se multiplient, allant de l’absurde à l’indécent : cinq adolescents d’origine étrangère arrêtés et contrôlés de manière brutale par la police qui pensait, à tort, qu’il s’agissait de voleurs, alors qu’ils venaient chercher leurs propres vélos ; des élèves musulmans interrogés par la police, appelée par un professeur inquiet de propos tenus en classe ; un jeune homme interpellé violemment dans un supermarché alors qu’il venait simplement acheter son pique-nique ; des clients qui se voient refuser l’entrée d’un bar à cause de leur « look maghrébin » : un incident qui a été plus médiatisé que d’autres parce que l’un de ces clients n’est autre que Ismaël Saïdi, l’auteur de la pièce « Djihad », pourtant recommandée aux écoles par la ministre de l’Enseignement...

Mais au sein de cette population déjà fragilisée et victime de discriminations et d’agressions, certaines sont encore plus visées que d’autres : ce sont les musulmanes portant le foulard. « La nature et la gravité des faits signalés nous préoccupent particulièrement », déclare Patrick Charlier, co-directeur du Centre, à la Capitale [3]. Les agressions ne sont pas que verbales : « Il y a des passages à l’acte. Des femmes voilées se voient arracher leur foulard. D’autres sont suivies, harcelées, sifflées ». Beaucoup hésitent à porter plainte, mais on peut lire, par exemple, ce témoignage français. En France, selon la Commission nationale consultative des droits de l’homme, les femmes représentent plus de 81% des victimes d’actes islamophobes et la quasi totalité des agressions violentes. Une étude au Royaume Uni montre que quatre agressions dans la rue sur cinq visant explicitement des musulmans touchent des femmes. Selon Elsa Ray, porte-parole du Collectif contre l’Islamophobie en France, nombre de ces actes sont accompagnés d’insultes sexistes, ou « connotés sexuellement » : vêtements arrachés, parfois suivis d’attouchements sexuels...

Eve Ensler, l’auteure des Monologues du Vagin, connaît un bout sur cette « guerre contre le terrorisme » menée aux Etats-Unis depuis 2001. En 2006, elle a écrit un livre au titre provocateur, « Enfin insécurisée » sous-titrée « Vivre libre malgré le totalitarisme sécuritaire ». Elle nous y met en garde contre la tentation de « nous noyer dans la peur » et du risque de « nous attacher à perpétuité à des maîtres et à des pères qui prétendent nous protéger, mais nous maintiennent en fait dans des conditions oppressives et inhumaines, tout en aggravant le danger de notre existence ».

Alors oui, s’il y a bien urgence, c’est celle de ne pas céder aux sirènes des préjugés, de la recherche de boucs émissaires. Nous savons bien, à Garance, que ce n’est pas en nous liant les mains ou en renonçant à nos libertés que nous assurons notre sécurité. Et il nous paraît essentiel d’éviter que ce soient les personnes les plus vulnérables, dans ce cas-ci les femmes musulmanes, qui en paient le prix.


[1Vanessa Codaccioni, auteure de Justice d’exception. L’Etat face aux crimes politiques et terroristes (CNRS éditions). Interview dans les Inrocks, 11/12/2015

[2Voir cet article intéressant qui reprend ces données ainsi qu’une analyse genrée

[3La Capitale, 11/12/2015. Voir aussi son Opinion dans La Libre, 7/12/2015


Avec le soutien de la COCOF - © 2009 Garance ASBL
© 2009 Garance ASBL - www.garance.be - info@garance.be