L’état de la sécurité à Bruxelles

La Région de Bruxelles s’est dotée en 2010 d’un Observatoire bruxellois de la sécurité et de la prévention. C’était un projet de l’ancien Ministre président Charles Piqué qui a développé une politique régionale de sécurité et prévention bien distincte pour la capitale, suite aux émeutes des jeunes et des problèmes de hooliganisme au début des années 90. Mais pour diverses raisons politiques (élections régionales, changement du Ministre-président et de la coalition, réforme d’état), il a fallu cinq ans pour que cette nouvelle structure atteigne sa vitesse de croisière. Comme premier signe de vie, l’OBSP publie un rapport [1] sur l’état de la sécurité à Bruxelles qui doit dessiner les grandes lignes de la politique de prévention et de sécurité à Bruxelles. Et naturellement, ça nous intéresse au plus près.

La liste de contributrices/teurs à ce rapport montre déjà la couleur : on y trouve de nombreuses/x représentant/e/s de la Région, des communes, des zones de police, du parquet et du monde universitaire, ce qui reflète la composition actuelle de l’OBSP. Les grand/e/s absent/e/s en sont les associations. Les seules quatre organisations citées ayant collaboré travaillent dans le domaine de la prostitution et de la traite des êtres humains. Aucune association de femmes, aucun service d’aide aux victimes... Cela se fait sentir dans les sujets choisis et les accents posés. Quatre champs d’analyse thématiques sont présentées (cadre de vie ; mobilité ; activités sociales, économiques et culturelles ; société et éthique), et aucun d’entre eux ne touche la famille. Ce n’est donc pas étonnant que les violences envers les femmes, qui ont la plupart du temps lieu dans la sphère privée, n’ont pas droit au chapitre dans ce rapport. Tandis que le rapport est une mine d’information sur la criminalité à Bruxelles et les politiques de lutte contre certaines problématiques, nous restons sur notre faim par rapport à la sécurité des femmes.

Le mot « femmes » apparait sur 30 pages sur 300, le mot « genre » 14 fois, l’égalité des chances entre les femmes et les hommes est nommée une seule fois. Il y a ici ou là une tentative d’analyse de genre des statistiques qui montrent par exemple que les femmes posent moins souvent problème que les hommes au niveau de la délinquance des jeunes. Par contre, elles sont plus souvent touchées par le sentiment d’insécurité et les comportements d’évitement qui en résultent, ainsi que par la prostitution et la traite des êtres humains. Le chapitre sur la prostitution est par ailleurs le seul endroit dans le rapport où on parle de manière répétitive des femmes – à croire que c’est cela notre seul problème de sécurité !

Cette exclusion des femmes est d’autant plus surprenant que les violences intrafamiliales sont une priorité du plan national de sécurité que la Région bruxelloise et ses communes et polices sont censées mettre en pratique. Ce sujet apparait ici ou là, mais il reste invisible parmi des priorités bruxelloises qui visent dans la grande majorité l’espace public et les délits contre la propriété. Cette importance moindre se traduit vers les plans zonaux de sécurité (plans d’action des six zones de police). Tandis que dans la zone Bruxelles-Ixelles on constate une augmentation des interventions pour violence intrafamiliale, elle ne figure pas parmi les objectifs stratégiques de la zone, et on se contente sur ce sujet de développer des partenariats, tout comme à Bruxelles-Ouest (Molenbeek, Koekelberg, Ganshoren, Jette, Berchem-Ste-Agathe). La zone Midi (Anderlecht, Forest, St Gilles) ne rapporte même pas de statistiques sur les violences faites aux femmes. Silence radio aussi à Polbruno (Schaerbeek, Evère, St Josse). La zone Uccle – Watermael – Auderghem rapporte de manière détaillée sur les faits de violence grave ; on y trouve les coups et blessures, le viol et l’attentat à la pudeur comme catégories, mais de nouveau, les violences intrafamiliales sont invisibles, et les données ne sont pas ventilées selon le genre des victimes. Seule la zone Montgomery (Etterbeek et les deux Woluwe) cite les violences intrafamiliales comme « point d’attention ».

Ce manque d’intérêt pour les violences qui concernent plus spécifiquement les femmes est d’autant plus navrant que les statistiques de police indiquent que, tandis que les infractions contre l’intégrité physique en général ont reculé ces dernières années, la part de la violence intrafamiliale ne cesse de croître, de 28 à 30% entre 2000 et 2013. La violence intrafamiliale rapportée à la police concerne surtout les coups et blessures (deux tiers) et, à une moindre échelle, les violences psychologiques (un tiers). Chaque jour, la police bruxelloise acte huit plaintes pour coups et blessures dans la sphère familiale. La violence économique et encore plus la violence sexuelle n’apparaissent guère dans les statistiques policières.

Mais ce ne sont pas seulement les violences dans la sphère privée qui concernent les femmes. Une forme de violence envers les femmes qui semble en expansion – même si les chiffres absolus restent relativement faibles avec 44 plaintes par an (10% de l’ensemble des plaintes pour viol) – est le viol collectif. Autres infractions en hausse qui devraient surtout concerner des femmes : le harcèlement au travail et l’exploitation sexuelle. Rappelons toutefois qu’il s’agit là du nombre de plaintes déposées à la police et non du nombre réel de faits.

C’est rassurant de lire que le sentiment d’insécurité diminue, tout comme les faits de violence de tout genre. Mais le biais sexiste des approches régionales et locales de sécurité et de prévention nous inquiète profondément. Même si on admet que l’insécurité dans l’espace public est un sujet important et doit être diminuée, les femmes et les hommes ne font pas face aux mêmes problématiques dans ce domaine. Une politique insensible au genre risque de se focaliser sur les besoins des seuls hommes, comme ce sont eux qui sont majoritaires dans les postes de décision dans les politiques de sécurité et parmi les populations qui « posent problème ». Réduire le sentiment d’insécurité spécifique des femmes dans l’espace public, encourager les femmes à diminuer leurs comportements d’évitement, lutter contre le harcèlement de rue... ces objectifs mériteraient autant d’attention que les attroupements de jeunes hommes ou les vols à la tire.

Exclure les violences dans la sphère privée de cette analyse nous semble également incongru, car là où les données sont enregistrées correctement par la police, on voit que les interventions pour cause de violence intrafamiliale accaparent une partie importante des ressources policières et par conséquence des parquets. Ce manque d’attention pour les formes de violence qui touchent le plus les femmes a comme conséquence que ce sujet n’est plus vu comme inhérent à la politique de sécurité, mais est relégué aux politiques d’égalité des chances – qui disposent de beaucoup moins de moyens que les politiques de sécurité et de prévention. Si la sécurité des femmes - rappelons-le, la majorité de la population bruxelloise – vaut si peu pour les politiques et les forces de l’ordre, cela nous réduit à un statut de citoyennes de deuxième classe.


[1Observatoire bruxellois pour la prévention et la sécurité : Rapport 2015.


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