La loi au service des esclaves

Mum Bett (Elizabeth) Freeman est la première femme esclave à intenter un procès pour sa liberté et à le gagner. Le procès Brom et Bett contre Ashley, tenu en 1781, juste après la guerre d’indépendance des Etats-Unis, était sans précédent au Massachusetts et a encouragé cet état à abolir l’esclavage. Elle est la première femme afro-américaine à avoir gagné son droit à la liberté par des moyens légaux.

Elizabeth Freeman, appelée dans son enfance Bett et plus tard Mum Bett, en signe d’affection était illettrée et n’a pas laissé d’écrits de sa vie. Ce qu’on en sait sont des petits bouts d’histoires collectées par ses contemporain/e/s à qui elle l’a racontée ou qui l’ont entendue, et quelques dossiers historiques. La fille de son avocat, Catherine Sedgwick, a énormément partagé son histoire et c’est notamment grâce à elle qu’elle est connue aujourd’hui. Comme pour beaucoup de personnes nées esclaves, on n’en sait peu sur son enfance. Le jour de sa naissance, par exemple, n’est pas connu. Certaines informations se contredisent ou sont différentes suivant les sources.

On sait que Bett est née esclave en 1742 dans la ferme de Pieter Hogeboom à Claverack dans l’état de New-York. Ce qui est sûr dans son histoire, c’est que le jour où la fille de son maître, Hannah, épouse John Ashley en 1746, Hogeboom offre au jeune couple Bett, qui a alors moins de 10 ans, et une autre jeune fille, Lizzie, selon certaines sources sa petite sœur. Elle reste avec les Ashley jusqu’en 1781. Pendant cette période, elle aurait eu une fille : Betsy. Il n’y a aucune trace de son mariage, et son époux, dont on ne connaît pas le nom, aurait été tué en service pendant la guerre d’indépendance.

Portrait contemporain (?) de Betty Freeman
Freeman est montrée en vue de trois-quart. Elle porte une robe bleue avec un col et une coiffe blancs.

Pendant toute sa vie, Bett démontre un esprit fort et une grande confiance en soi. L’entente avec sa maîtresse n’est pas facile et un jour de 1780, Hannah tente de frapper Betsy/Lizzie avec un ustensile de cuisine chauffé à blanc. Bett s’interpose et prend le coup à la place de sa fille (ou sa sœur, suivant les sources). Pendant que la plaie guérit, elle la laisse découverte, sans pansements, exprès pour prouver les mauvais traitements dont elle et sa famille sont victimes. Elle n’hésite pas à répondre aux questions des personnes s’inquiétant de sa blessure « demandez à ma maîtresse ».

Son maître, John Ashley, est un avocat diplômé de Yale, businessman et leader politique. Sa maison est le point de rendez-vous de nombreuses discussions et c’est probablement le lieu ou l’on a signé les Sheffield Resolves. Les accords de Sheffield sont une série de documents rédigés en 1773 par les colons américains pour lutter contre la tyrannie anglaise. Ils ont inspiré la déclaration d’indépendance qui sera rédigée quelques années plus tard. Ashley est un fervent militant pour la révolution américaine. C’est une période particulière, le monde est en train de changer, les colonies de l’Empire Britannique veulent gagner leur indépendance et le mouvement pour l’abolition de l’esclavage commence à percer dans le Massachusetts.

Après la guerre, Bett entend la toute nouvelle constitution du Massachusetts lue en public et réalise ce qui y est écrit :

« All men are born free and equal, and have certain natural, essential, and unalienable rights ; among which may be reckoned the right of enjoying and defending their lives and liberties ; that of acquiring, possessing, and protecting property ; in fine, that of seeking and obtaining their safety and happiness ». (« tous les hommes sont nés libres et égaux, et ont certains droits naturels, essentiels et inaliénables ; parmi lesquels on compte le droit de jouir de sa vie et de ses libertés et de les défendre ; celui d’acquérir, posséder et protéger son bien ; finalement, celui de rechercher et obtenir sa sécurité et son bonheur. » Constitution du Massachusetts, article 1)

Suite à cette découverte et aux traitements dont elle est victime, elle quitte la maison des Ashley et cherche assistance auprès de Theodore Sedgwick, un avocat abolitionniste et futur sénateur américain, qui vit dans la ville voisine de Stockbridge. Elle a l’impression que la nouvelle constitution s’applique à tous et à toutes, y inclus les esclaves, et malgré sa peur, elle veut croire qu’elle a droit à la liberté et va donc utiliser la nouvelle déclaration d’indépendance comme argument principal.

Theodore Sedgwick est la personne idéale pour aider Bett. Il est à cette époque à la recherche d’un dossier contre la pratique de l’esclavage, et à travers elle, il trouve le cas parfait pour illustrer sa cause. Un autre esclave au nom de Brom se joint à Bett. Le procès les concernera tous les deux, ceci afin de donner de la visibilité au procès dans une période ou les droits des femmes étaient quasi inexistants, indépendamment de leur couleur de peau ou statut social, et n’intéressaient pas grand monde.

Injonction d’indemniser Elizabeth Freeman
Extrait d’un document de la cour ordonnant à John Ashley de payer une indemnisation à Elizabeth Freeman. 22 août 1781

Le procès que Bett et Brom intentent n’est pas le premier intenté par des personnes vivant en esclavage. Mais il a ceci de particulier qu’il ne se base pas sur le fait qu’Ashley aurait violé une loi spécifique. Ce procès était un défi direct à l’existence même de l’esclavage au Massachusetts. Le 21 août 1781, le procès Brom et Bett contre Ashley se tiendra devant la cour et les jurés. Il faudra seulement une journée pour que le jury donne raison au parti plaintif. Bett et Brom sont libres et sont dédommagé/e/s de 30 shillings. Ce procès marquera le début de la fin de l’esclavage. Celui ci prit officiellement fin le 26 mars 1788, faisant du Massachusetts le premier état US-américain à l’abolir.

Ashley fait appel à cette décision mais lâche vite l’affaire. Il demande alors à Bett de revenir chez eux, mais comme servante payée. Elle refuse et choisit de travailler pour la famille de son avocat. Bett change son nom en Elizabeth Freeman et continue sa vie auprès de la famille Sedgwick. Elle réussit à épargner assez d’argent pour s’acheter sa propre maison, ou elle élève sa famille. Plus de 100 ans plus tard, son arrière petit fils W. E. B. Du Bois, utilisera son histoire pour parler du grave impact du racisme sur tous les secteurs de la société américaine. Il deviendra sociologue, historien, militant des droits civiques et écrivain et co-fondera la National Association for Advancement of Colored People en 1909.

Tombe de Elizabeth Freeeman à Stockbridge
Une grande pierre de marbre fait les éloges de Freeman comme « amie tendre » et « bonne mère ».

Mum Bett vécu jusqu’à plus de 80 ans et mourut le 28 décembre 1829. Elle est enterrée dans le caveau de la famille Sedgwick à Stockbridge. L’inscription sur sa tombe peut toujours être lue : « Elle est née esclave et le resta pendant presque 30 ans. Elle ne pouvait pas lire ou écrire et pourtant, elle ne se considérait pas moindre ou supérieure aux autres. Elle n’a pas perdu de temps. Elle n’a jamais failli à son devoir et a toujours tenu parole. Dans n’importe quelle situation domestique, elle était d’une aide efficace. Elle était une amie tendre. Chère mère, adieu. » En sa mémoire, le Centre Elizabeth Freeman lutte aujourd’hui contre les violences faites aux femmes en proposant aux victimes du soutien pour sortir du cycle de la violence et se reconstruire. Son histoire est incluse au curriculum de l’enseignement primaire au Massachusetts.

Pour en savoir plus :

  • Harold W. Felton : Mumbet : The Story of Elizabeth Freeman. 1970 (épuisé)
  • Mary Wilds : Mumbet : The Life and Times of Elizabeth Freeman : the True Story of a Slave who Won Her Freedom. 1999.

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