De #metoo à la manifestation nationale du 25 novembre

En 2007, l’activiste américaine Tarana Burke lançait le mouvement me too pour les jeunes femmes noires ayant subi des violences sexuelles afin de leur permettre d’échanger entre elles et de leur faire savoir qu’elles ne sont pas seules. Dix ans plus tard, en octobre dernier, l’actrice Alyssa Milano lance le hashtag [1] #metoo pour inciter les victimes de violences masculines à parler sur Twitter afin de révéler l’ampleur et l’importance des violences commises envers les femmes. Au même moment, de nombreuses actrices hollywoodiennes témoignent des viols, des agressions ou du harcèlement sexuel subi par le producteur américain Harvey Weinstein à l’encontre duquel plusieurs plaintes ont été introduites. En France, la journaliste Sandra Muler, invite les femmes à faire de même sous le hashtag #balancetonporc. Quelques semaines plus tard, un autre homme de pouvoir, l’islamologue Tariq Ramadan fait la une des journaux suite aux accusations portées par Henda Ayari pour des faits de viol, d’agressions sexuelles, de violences volontaires, de harcèlement et d’intimidation. Au moins une autre femme a également porté plainte contre lui. Depuis, nombreux sont les témoignages partagés sur la toile et les noms qui tombent, venant ainsi appuyer une réalité bien connue des féministes : aucune femme cis, trans et queer n’est épargnée.

Le but de ces démarches est de montrer combien les violences masculines sont répandues, de visibiliser que la majorité des femmes sont concernées et que les agressions sexistes sont bien moins le fait d’inconnus dans une ruelle sombre que de proches ou de personnes connues. Mais ce qui revient aussi dans la parole des initiatrices c’est cette importance, cette prise de position politique, qui est de soutenir la parole des femmes. Et ce, d’autant plus lorsque nous savons qu’en Europe, seulement 1 femme sur 10 porte plainte suite à une agression sexuelle, que seulement 4 à 9% des plaintes débouchent sur une condamnation et que la police considère que 3% des plaintes sont « fausses ». Peu importe le niveau de violence auquel nous avons dû faire face, il n’y a pas de témoignage banal comme l’explique Burke dans une interview : « je voudrais parler du continuum des violences basées sur le genre. La violence basée sur le genre commence avec le harcèlement sexuel et s’étend jusqu’aux meurtres. Et donc, il n’y a pas d’histoire sans importance, il n’y a personne dont les expériences devraient être invalidées. Il n’y a personne qui ne peut pas exprimer ou divulguer ce qui lui est arrivé, tout le monde est important ».

Ni sexisme, ni racisme, ni classisme

La position de Burke est aussi celle des féministes musulmanes ayant rédigé une tribune publiée dans le Monde le 7 novembre 2017 suite aux accusations portées envers Ramadan. En effet, elles se positionnent pour l’inversion de la charge de la preuve, c’est-à-dire pour qu’il n’incombe pas à la victime de prouver qu’elle dit la vérité. Dans la même idée que la honte doit changer de camp.

L’affaire Ramadan met aussi en lumière les récupérations racistes systématiques lorsque l’accusé n’est pas un homme blanc chrétien ou athée. En effet, avec Weinstein, il s’agit d’actrices holliwoodiennes qui accusent un réalisateur blanc et l’affaire est traitée de manière spécifique. Mais lorsqu’il s’agit de Ramadan, c’est tout l’islam qui est mis sur le banc des accusés. En Belgique, le secrétaire d’Etat à l’asile et à l’immigration, Théo Franken, est bien connu pour ce genre d’automatisme, on pense entre autres à l’instauration de cours « de respect des femmes » uniquement pour les migrants suite à la révélation du nombre d’agressions sexuelles ayant eu lieu à Cologne au nouvel an 2017.

Le racisme a au moins deux facettes : d’une part il s’infiltre ou récupère les luttes féministes quand ça l’arrange et d’autre part il dénie aux femmes racisées leurs luttes féministes. En effet, les féministes de l’association Lallab par exemple dénoncent le fait qu’elles aient été contactées pour se positionner sur l’affaire Ramadan là où personne ne leur a demandé leur avis concernant l’affaire Weinstein « comme si nous étions des musulmanes avant d’être des femmes. Comme si nous étions seulement légitimes à dénoncer les violences faites par des musulmans. Comme si les violences que nous subissons étaient uniquement le fait de musulmans ». Entre sexisme et racisme, les féministes musulmanes écrivant dans le Monde choisissent le soutien aux victimes :« car le racisme nourrit le sexisme et le sexisme alimente le racisme. Nous, féministes antiracistes et musulmanes, choisissons une troisième voix : l’engagement pour toutes contre la honte et le silence concernant les violences sexuelles et la solidarité avec les victimes quelle que soit leur identité ou celle de l’agresseur ».

D’autres féministes racisé.es et décoloniales.aux ont publié une carte blanche sur Médiapart où ielles dénoncent la remise en question de la parole des survivantes de violences sexuelles et l’injonction structurelle au silence lorsque rien n’est mis en place pour faciliter les témoignages ou lorsque l’on est accusées de diviser le combat antiraciste (comme on a pu être accusées de diviser le combat de classe). Ielles insistent sur l’importance d’appréhender Ramadan également comme un homme bourgeois et de pouvoir et d’intégrer cette dimension à la lecture que l’on peut faire des accusations. Lorsqu’on parle d’hommes riches et haut placés, on se rappelle l’affaire DSK en 2011. Là aussi, la parole de Nafissatou Diallo qui l’accusait d’agression sexuelle, de tentative de viol et de séquestration, a été largement décrédibilisée et mise en doute jusqu’au bout. On doit se poser la question du rapport de force qui existe pour une femme de chambre racisée face à un homme blanc, riche et de pouvoir. Si on intègre systématiquement l’analyse des inégalités de pouvoir aux faits qui nous sont présentés comme « divers », on réalise à quel point le réflexe d’en invoquer à la mythomanie ou à l’exagération des victimes est violent.

Ce que la multitude de témoignages montre également aujourd’hui, c’est que les violences masculines ne sont pas uniquement le fait de quelques magnats isolés mais concernent potentiellement tout individu ayant été élevé et socialisé comme homme avec l’idée qu’il n’y a pas de problème d’agresser une femme, qu’au fond elle ne demande que ça et qu’on peut bien en rire. Derrière chaque histoire individuelle se tient une organisation de la société entre autres basée sur la domination et l’exploitation des femmes cis, trans, queer.

Ce n’est pas la parole qui se libère mais vos oreilles qui se débouchent

Cette organisation de la société tient moins par le silence des victimes comme on a pu l’entendre que par le silence de tous face à un problème dénoncé depuis des décennies et leur refus de mettre en branle leurs privilèges. Comme l’appuie Noor Nanji dans un article publié dans le National et comme le montre les récentes révélations d’une liste de 91 personnes mises sur surveillance par Weinstein, dans l’affaire Ramadan comme dans l’affaire Weinstein, les violences de ces hommes sont connues par des personnes de leur entourage qui choisissent de les protéger. C’est bien de tout un système de légitimation et d’une entreprise de statu quo dont il s’agit. Donc, pour nombreuses d’entre nous, au même moment que le #metoo prend son essor, une amertume grandit au fond de la gorge. D’une part, il y a ce malaise face à cette injonction à devoir se dévoiler pour instruire les personnes qui ne sont pas conscientes de l’étendue du problème alors que nous sommes déjà trop essoufflées à avoir crier dans les oreilles de personnes qui se les couvrent. Par ailleurs, pourquoi devrions-nous être des centaines de millier pour être écoutées, pourquoi le vécu d’une seule ne suffit pas ?

Nous reprenons ici un post publié sur facebook par Wagatwe Sara Wanjuki, écrivaine et militante contre le viol (7) : « Je ne dirai pas « me too ». En partie parce que la plupart d’entre vous le savent déjà. Mais surtout parce que nous ne devrions pas avoir à nous « outer » comme survivantes. Parce que les hommes ont toujours vu les violences de genre qui arrivent autour d’eux (et/ou qui sont commises par eux) – ils n’ont seulement rien fait à ce sujet. Parce que, il ne devrait pas être question du nombre de femmes, fems et personnes de genre neutre ou non-conforme qui racontent leur vérité. Parce que la question n’est pas que les hommes puissent voir le nombre d’entre nous qui ont été touchées, ils le voient depuis longtemps. Parce que le fait de parler ne devrait pas reposer sur nos épaules, ça devrait être aux hommes d’effectuer le travail émotionnel pour combattre les violences de genre. Parce que, je sais au fond de moi, que je ne ferai rien, les hommes qui exigent un certain quota de survivantes qui se révèlent, ne comprendront jamais. Parce que le focus sur les victimes et les survivantes, plutôt que sur les agresseurs et les perpétrateurs, est quelque chose que nous devons changer. Parce que nous en avons fait assez. Maintenant, c’est votre tour. »

Du #metoo au #wetoo-gether : rendez-vous le 25 novembre et après

Beaucoup de femmes souhaitent que le #meetoo ne se limite pas au dévoilement mais qu’il puisse servir des changements systémiques. Dans cette logique, les féministes italiennes ont lancé le #wetoo-gether pour soutenir l’importance de combattre collectivement un système d’oppression. En janvier passé, nous avions déjà rédigé un article qui posait la question des suites du mouvement « Lights for rights » en Belgique au moment des appels à une grève internationale des femmes et de l’émergence de mouvements féministes massifs aux Etats-Unis, en Amérique Latine, en Espagne, en Italie et en Pologne.

Pour la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, la plateforme Mirabal Belgium dont fait partie Garance appelle à une manifestation féministe nationale ce samedi 25 novembre à Bruxelles pour faire entendre nos voix et insister sur le fait que les violences faites aux femmes reposent sur une responsabilité collective.

Nous vous invitons à lire les revendications de la plateforme et à nous rejoindre un peu plus tôt samedi vers 11h pour celles qui désirent préparer leur matériel ou prendre part à une auberge espagnole avant la manifestation. Sinon, nous vous proposons un autre rendez-vous à 14h directement à la gare du nord.

Vous trouverez toutes les informations sur facebook ou résumées ci-dessous :

  • 11H-13h30 : atelier de préparation à la manifestation et auberge espagnole. Où ? 155 boulevard du Jubilé, 1080 Molenbeek-Saint-Jean (dernier étage sans ascenseur)
  • 13h30 - 14h : marche depuis le boulevard du Jubilé jusqu’à la gare du nord (20min à pieds, accès direct en bus stib 14)
  • 14h : rdv à droite en bas des marches de l’escalier de la gare du nord du côté de la place Simon Bolivar pour le départ de la manifestation.

Dans la mesure du possible, c’est toujours plus pratique si vous pouvez nous avertir de votre présence à l’auberge espagnole/atelier de préparation de samedi. 

Nous conclurons avec les mots de Paola Salwan Daher, auteure et militante féministe, dans son très beau texte « la magnitude du problème ». « Nous continuerons à nous battre. Même si nous sommes vraiment fatiguées de cette merde. Nous irons aux grèves, nous vous crierons dessus, nous ne sommes pas prêtes à accepter des défaites et si cela sonne comme un cri de guerre, prenez-le comme tel parce que ç’en est un. Et nous serons inclusives ou nous ne serons rien. Les luttes contre le racisme, le sexisme, le classisme, l’islamophobie, la transphobie, le validisme et l’homophobie seront au cœur de nos actions et demandes. Nos luttes seront liées car tous ces systèmes se combinent et se renforcent pour marginaliser des groupes entiers d’entre nous : nos identités sont indissociables et aucune de nous ne peut être libre quand 3/4 d’entre nous sont opprimées. A toutes les survivantes : votre courage et votre grâce sont infinies. Vous comptez. Et le plus important : ce n’est pas de votre faute. Ça ne l’a jamais été, et ne le sera jamais. »


[1Hashtag : marqueur de données très utilisé sur les réseaux sociaux afin de centraliser les messages autour d’un même thème


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