Féministe, lesbienne, et empêcheuse de penser en rond !

Notre femme rebelle du mois était féministe active il y a une centaine d’années, mais sa pensée, sa vie et ses écrits sonnent actuels. Assumant publiquement son lesbianisme, elle aurait tout à fait sa place dans le mouvement LGBT d’aujourd’hui et, déjà à l’époque, elle pratique un féminisme intersectionnel. Evidemment, pour ce faire, elle a du se rebeller tout au long de sa vie. Même son enterrement ne s’est pas passé selon les règles.

Johanna Elberskirchen est née en 1864 dans une famille de petit/e/s commerçant/e/s à Bonn, deuxième parmi un frère et trois soeurs. Une fille de la petite bourgeoisie de cette génération ne pouvait pas espérer mener une vie indépendante. Pourtant à l’âge de 20 ans, elle commence à travailler comme comptable pour être économiquement autonome. Après sept ans de travail et d’économies, elle s’offre son rêve : partir en Suisse où, contrairement à l’Allemagne, les femmes ont accès à l’université. Son souhait est de mettre ses compétences au service des femmes. Elle y étudie d’abord la médecine, puis le droit, mais n’obtient pas de diplôme, sans doute en raison de difficultés financières. Cela ne l’empêche pas de pratiquer en tant que naturopathe tout au long de sa vie.

La jeune Johanna Elberskirchen

C’est pendant cette période qu’elle commence à publier des articles sous le nom de Hans Carolan, tout d’abord sur des questions de sexualité. Tandis que c’est une petite élite d’hommes universitaires, souvent médecins, qui postulent sur ce qui est normal ou pervers, voici une femme sans diplôme qui les contredit. Elle utilise des données scientifiques pour donner une base légitime à ses demandes les plus radicales (malheureusement, des idées eugéniques se glissent ici ou là dans ses écrits, ce qui était tout à fait dans l’air du temps). En 1896, elle écrit La prostitution de l’homme. Pendant ses années suisses, elle entre aussi en contact avec le mouvement ouvrier où elle se fait des ennemis quand elle critique durement la double-moral et le système d’exploitation sexuelle sociaux-démocrates suite au viol d’une ouvrière par un « camarade » dans le pamphlet La social-démocratie et l’anarchisme sexuel.

Ce ne sera pas sa dernière publication qui l’oppose diamétralement aux autorités masculines de toute sorte. Son livre Féminisme et Science est introduit ainsi : « J’aurais aussi pu écrire ’Féminisme et imbécilité’, car la critique que l’on commet au nom de la science envers le féminisme, n’a souvent rien à voir avec de la science. [...] Selon mon avis, les messieurs académiques, surtout les messieurs scientifiques et médecins, sont les gens les moins qualifiés pour traiter de manière critique du féminisme. » Elle y règle les comptes à la recherche antiféministe, plus particulièrement au neurologue Paul Julius Möbius, auteur du tome De l’imbécilité physiologique de la femme : « Non, Monsieur Möbius, la femme n’est pas faible, ni inférieure, ni ’physiologiquement imbécile’, mais la femme est malade – elle souffre trop du règne du sexe masculin. » C’est une approche nouvelle parmi les féministes qui, jusqu’ici, se désolent de l’utilisation de la science pour expliquer l’infériorité prétendue des femmes. Elberskirchen fait un retour de manivelle et déconstruit les idées contemporaines sur la biologie mâle et femelle en arguant la supériorité des femmes (parce que capables de donner naissance) et de l’homosexualité (car plus axée sur la « reproduction spirituelle et intellectuelle ») et en critiquant la subjectivité des scientifiques hommes.

En 1900, elle retourne en Allemagne avec sa compagne Anna Eysoldt. Sa pensée politique est caractérisée par une articulation de trois perspectives critiques, notamment le féminisme, la lutte des classes et la politique LGBT. Ce croisement de problématiques causera souvent des conflits dans les organisations où elle milite, et souvent, elle est marginalisée. Dans le mouvement social-démocrate, elle s’engage pour les droits des ouvrières et l’éducation des jeunes. Mais elle ne peut pas se ranger à un principe de l’analyse marxiste comme quoi l’oppression des femmes ne serait qu’une « contradiction secondaire » par rapport à la lutte des classes et qui se résoudra toute seule une fois le socialisme réalisé. Pour elle, c’est l’oppression des femmes qui est prioritaire, mais sa conscience de classe a comme conséquence qu’elle se range du côté de l’aile radicale du mouvement féministe : « Le féminisme pur est nolens volens radical. Il exclut nécessairement [...] la modération, la limitation, les choses faites à moitié. Etre féministe ne veut certainement pas dire de conquérir un droit pour un petit nombre de femmes aux frais des autres femmes – être féministe, ça veut dire de lutter pour la libération globale de tout le sexe féminin. » Suite à ce type de remarques, et parce qu’elle est membre dans une association pour le suffrage des femmes, le Parti social-démocrate l’exclut en 1913, mais elle continue à s’engager en tant que volontaire dans le mouvement ouvrier et s’affiliera au Parti communiste en 1920.

Johanna Elberskirchen

En 1904 paraît son premier livre sur l’homosexualité : L’amour du troisième sexe. L’homosexualité, une variation bisexuelle – ni de dégénération, ni de culpabilité. Le titre est programmatique car elle s’en prend aux deux discours prépondérant : le religieux qui condamne l’homosexualité comme un pêché, et le médical qui la qualifie comme une aberration de la nature. Elle y écrit : « Je proteste que l’homosexuel soit stigmatisé eo ipso de psychopathe, de sujet dégénéré, démoralisant, inférieur. » Et elle y expose le lien qu’elle voit avec le féminisme : « Si nous, les femmes de l’émancipation, sommes homosexuelles, qu’on nous laisse l’être ! Car nous le sommes de bon droit. » Dans Le ressenti sexuel chez la femme et chez l’homme, elle critique la théorie que le désir sexuel des femmes dépendrait entièrement de la procréation, fustige les hommes qui infectent leurs partenaires et enfants avec des maladies sexuellement transmissibles et appelle à éduquer les hommes à se contrôler sexuellement. Elle n’est pas seule à en avoir assez que les femmes soient sexuellement disponibles et exploitables par les hommes. D’autres féministes comme Henriette Fürth et Grete Meisl-Hess publient dans la même période des articles et livres qui proclament, au contraire des féministes modérées, que les femmes ont les mêmes pulsions sexuelles que les hommes, ce qui enlève la base à la soumission sexuelle des femmes.

« Qu’on donne à la personne homosexuelle ce qui est à elle : son plein statut d’humanité. » Avec cette posture déterminée , elle est une exception dans le mouvement féministe allemand de l’époque. Certes, l’une ou l’autre figure de proue féministe est lesbienne, par exemple Linda Gustava Heymann et Anita Augsburg (en couple) ou Gertrud Bäumer. Mais où Elberskirchen ne fait aucun secret de son orientation sexuelle, les autres activistes taisent leur vie privée et se limitent aux sujets classiques du féminisme. Leur crainte est de prêter encore plus de surface d’attaque aux antiféministes qui qualifient la demande de l’égalité comme une perversion, une crainte qui mènera encore dans les années 1970 à des exclusions et scissions au sein des organisations féministes. En avance sur son temps, Elberskirchen est donc seule en Allemagne à défendre les droits des gays et lesbiennes d’un point de vue féministe.

A partir de 1914, elle est présidente du Wissenschaftlich-humanitäres Komitee (Comité scientifique-humanitaire). Le WhK, fondé en 1897 à Berlin, est la toute première tentative de personnes homosexuelles, majoritairement des hommes académiques, de s’organiser pour résister à la criminalisation de leur sexualité. On sait peu de choses sur le travail de Elberskirchen au sein du WhK, car la majorité des documents de celui-ci ont été détruits plus tard par les national-socialistes. Elle n’a probablement que peu d’influence sur la politique de l’association, car elle n’est ni médecin ni homme et, une fois de plus, une marginale. Bien sûr, cela ne reste pas sans une réaction de sa part, et elle critique les relations de pouvoir au sein du mouvement homosexuel, l’antiféminisme et la misogynie de certains défenseurs de l’homosexualité. Sa cible favorite est la théorie médicale-sexologigue que les femmes homosexuelles seraient masculines et des viragos. Elle contredit également l’idée que désir et sexualité seraient basés dans la tension entre le féminin et le masculin. Pour elle, les lesbiennes sont des femmes qui désirent les femmes : « Qu’est-ce la nature de l’homosexualité, de l’amour pour son propre sexe ? Bien sûr c’est l’exclusion du sexe opposé, du masculin, respectivement du féminin. Comment alors pourrait l’amour d’une femme pour une femme avoir des tendances vers le ’masculin’ ? Le masculin est quand même exclu. »

De 1915 à 1919, elle travaille à la protection de la petite enfance de Berlin et parfait ses connaissances médicales. Puis elle déménage avec sa nouvelle compagne Hildegard Moniac (1891 – 1967) à Rüdersheim près de Berlin où elle ouvre un cabinet pour des traitements homéopathiques et écrit des articles sur la pédiatrie et la maternité. Entre autres, elle est éditrice du journal Kinderheil et d’un calendrier du même nom. A partir de 1928, elle est conférencière pour la Ligue mondiale pour une réforme sexuelle et parle aux congrès à Copenhague (1928), Londres (1929) et Vienne (1930). Ce congrès est d’ailleurs sa dernière apparence en public.

En 1933, les national-socialistes montent au pouvoir, et une des premières interdictions qui vont impacter la vie de Johanna Elberskirchen est celle d’exercer sa profession. En effet, le régime nazi limite très fort la possibilité des femmes médecins de pratiquer, et une femme aussi opposée en toute chose à leur idéologie n’échappe pas à cet écartement des femmes de la sphère publique. Hildegard Moniac est également interdite de travailler en tant qu’enseignante. En 1938, les nazis interdisent une longue liste de livres indésirables. Parmi ces œuvres se trouve L’amour du troisième sexe. Probablement grâce à un réseau bien développé, les deux femmes survivent économiquement et ne sont jamais personnellement inquiétées pendant ces années sombres. Elberskirchen décède en 1943.

La deuxième guerre mondiale et les années de reconstruction et de Guerre froide qui suivent font que Johanna Elberskirchen est oubliée. Le mouvement féministe allemand la redécouvre dans les années 1980, et le mouvement LGBT encore plus tard. En 1975, deux femmes retrouvent l’urne contenant ses cendres et l’enterrent secrètement dans la tombe de sa compagne Hildegard Moniac. Quand ça s’ébruite en 2002, la commune de Rüdersdorf protège la tombe, organise une commémoration avec une centaine de participant/e/s et fait poser une plaque. A Bonn également, une plaque orne sa maison natale.

Plaque commémorative à Bonn

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