Abdiquer pour survivre, une leçon kirghize

Parfois, les femmes rebelles doivent aussi savoir quand il vaut mieux céder à quelqu’un de plus fort pour préserver les siens. Notre femme rebelle du mois a dû apprendre cette leçon, et a payé cher de sa personne.

Kurmanjan est née en 1811 dans une famille riche à Och, la deuxième ville du Kirghizistan actuel. Elle est nommée selon son jour de naissance, date d’une fête musulmane importante, Kurban Bayrami. On ne sait rien de son enfance passée dans son clan, un peuple nomade de la vallée Ferghana dans la montagne Alai, au Sud de ce qui est aujourd’hui le Kirghizistan. Mais quand elle a 18 ans, elle montre pour la première fois son caractère bien trempé. Comme le veut la tradition, sa famille la donne en mariage à un homme qu’elle n’a jamais vu auparavant et qui est plus âgé qu’elle. Le jour des noces, jour de leur première rencontre, elle refuse de se marier. Elle s’enfuit alors en Chine pour quelques temps avant de revenir vivre avec son père. Quatre années passent, et elle fait la rencontre d’Alimbek Datka, un seigneur local important qui règne sur le khanat de Kokand. Il lui plaît beaucoup plus que son premier prétendant, et la vivacité de la jeune femme ne semble pas faire peur à Alimbek. Il la libère de son contrat de mariage, ce qui leur permet de se marier à leur tour. Mais épouser celui qu’on aime, c’est un scandale.

Le couple mène une vie paisible pendant 30 ans. Alimbek est un habile politicien qui cherche à unir les tribus nomades afin de palier au déclin du khanat face au puissant empire tsariste voisin qui a jeté ses ambitions expansionnistes sur l’Asie centrale. Mais en 1862, Alimbek est assassiné. A l’encontre des traditions, Kurmanjan est reconnue comme sa successeuse légitime par les deux nobles les plus importants dans la région que sont le khan de Kokand et l’émir de Bukkara. Elle reçoit le titre - normalement réservé aux hommes - de datka, du perse « dadhoh », régent légitime. Ce titre lui confère des pouvoirs de générale et de gouverneure, et ce n’est pas une période agréable pour assumer ces fonctions. Kurmanjan commande des troupes de guerriers - la légende parle de 10 000 hommes - et se remarie avec un d’entre eux. Son habilité politique lui vaut aussi le surnom baïbiche, un titre honorifique pour des femmes prééminentes par leur savoir et leur expérience.

Affiche du film Kurmanjan Datka - Queen of the Mountains

Dans les années 1870, l’empire Russe tente d’annexer la région. Confrontée à l’invasion, Kurmanjan rassemble ses troupes avec un discours enflammé pour repousser l’ennemi. Elle est la première femme de l’histoire kirghize à entrer en guerre et à mener des troupes contre un envahisseur, et elle fait preuve d’intelligence stratégique. Malgré une résistance soutenue en 1870 et 71, l’avancée de l’armée tsariste est inexorable. Quand Kokand tombe en 1876, Kurmanjan comprend que la résistance est inutile contre cet ennemi. Elle est capturée par les russes, puis libérée par Shabtan Baatyr, un autre héros kirghize, avant l’arrivée à Kokand du général Skobelev, le représentant impérial. Kurmanjan convainc son peuple de se rendre à l’évidence de leur défaite. Elle réussit ensuite à établir des bonnes relations diplomatiques avec des gouverneurs et officiers russes, tant et si bien que les représentants russes la traitent avec respect et lui confèrent le titre « tsariste de l’Altai ».

Voulant le bien de son peuple, il lui semble plus opportun de mettre sa fierté au placard en s’arrangeant avec le cadre colonialiste et de surmonter les hostilités intertribales plutôt que de s’épuiser dans une lutte contre une puissance insurpassable. Cela n’empêche pas des rebellions ponctuelles. Dans cette période mouvementée, le trafic d’armes prolifère. Deux de ses fils sont accusés de contrebande et de l’assassinat de douaniers. Lorsqu’ils sont emprisonnés, les gens demandent à Kurmanjan de mener une action de sauvetage, mais elle refuse. Une rébellion entraînerait un bain de sang. Ses intérêts et ambitions personnels, dit-elle, ne peuvent pas causer la souffrance de son peuple. Elle assiste à l’exécution de l’un de ses fils, et deux autres sont déportés en Sibérie.

Kurmanjan Datka à l'âge de 90 ans

Cette abnégation ne lui apporte que de la honte. Elle fait alors don de tous ses biens et avoirs, et quitte la vie publique pour vivre retirée dans un village de montagne. En 1906, elle reçoit la visite de Carl Gustav Emil Mannerheim, un officier et ethnologue russe qui deviendra plus tard le président de la Finlande. Il prend l’unique photo existante de Kurmanjan à l’âge de 90 ans. Elle meurt l’année suivante.

Encore aujourd’hui, les kirghizes débattent et se demandent si elle était une héroïne ou une traîtresse. Ces dernières années, sa mémoire a été instrumentalisée par des politiques pour attiser le sentiment nationaliste. Elle figure sur le billet de 50 som et sur un timbre postal, et on lui a érigé des statues dont une à Bishkek, et une à Osh qui a remplacé celle de Lénine. Mais son exemple est aussi utilisé pour lutter contre la pratique du rapt de filles et de jeunes femmes, d’usage courant et qui a fort augmenté ces dernières années, menant souvent à des mariages forcés (jusqu’à 80% des mariages dans certaines régions). Notamment, un clip appelé Le choix de Kurmanjan montre qu’avec de la force de caractère, les femmes ont une capacité d’action face au rapt et qu’elles peuvent refuser de se marier avec leurs ravisseurs.

Billet de 50 som

En 2011, au 200e anniversaire de sa naissance, le gouvernement du Kirghizistan déclare l’ « année de Kurmanjan Datka » et finance un film sur la vie de Kurmanjan pour ranimer le patriotisme. C’est la plus grande production cinématographique jamais réalisée dans ce pays, faisant appel à 10 000 personnes durant trois ans. Malgré une réception favorable à quelques festivals, les critiques pointent le coût exorbitant du film, payé avec des impôts dans un pays frappé par la pauvreté, une infrastructure dégringolante et des conflits ethniques. Kurmanjan n’apprécierait sans doute pas que sa mémoire soit utilisée pour faire de la pub au lieu d’utiliser l’argent pour aider son peuple.

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