Genre, mobilité et insécurité à Bruxelles

Nos lectrices le savent : sortir, organiser ses trajets, les points de rencontres, les moyens de transport peut se révéler un véritable casse-tête et fait appel à notre connaissance de la ville, à nos compétences en management et... à notre sentiment d’insécurité. Comment cela se passe-t-il à Bruxelles ? C’est l’objet du mémoire de Marie Gilow (l’Ecole Polytechnique de Bruxelles), qui vient de remporter le premier [1] prix de l’Université des femmes du meilleur mémoire féministe et est repris sur Brussels Studies.

10 habitantes bruxelloises, choisies pour obtenir un panel diversifié quant aux âges, professions, situations familiales, domiciles et origines ont été interviewées sur leurs manières habituelles de se déplacer à Bruxelles. L’analyse de leurs réponses démontre que le sentiment d’insécurité, le plus souvent vague par rapport à la source de danger, amène les femmes à limiter leur mobilité et à trouver des articulations complexes entre leurs envies de liberté et d’autonomie d’un côté et et l’autre, leurs craintes et les interpellations de leur entourage. Gilow situe cette autocensure sur quatre niveaux :

  • S’interdire de sortir tout court : plusieurs femmes rapportent des situations, voire des principes, où elles renoncent à sortir dans l’espace public. Les suspects habituels (la nuit, certains endroits, être seule) empêchent ainsi les femmes de participer librement à la vie de la cité – sauf quand elles sont obligées de sortir. S’applique alors le deuxième point...
  • Sortir sous contrainte : toutes les femmes expliquent en longueur les stratégies organisationnelles qu’elles mettent en place pour pouvoir sortir « en sécurité », du choix de leur domicile par la planification minutieuse de leurs trajets jusqu’à une mobilité assistée (apps, ami/e/s qui les conduisent et/ou accompagnent).
  • Une fois dehors, attention où tu mets les pieds ! Pouvoir regarder librement autour de soi n’est pas l’expérience de l’espace public des femmes selon cette recherche. Elles évitent de croiser des regards pour ne pas risquer d’être abordées. Comme être en mouvement, surtout à une vitesse supérieure à la simple marche, leur paraît plus rassurant que de stationner et d’ainsi paraître « disponibles », elles choisissent avec précaution leur place et leur position dans un transport en commun ou à un arrêt. Les femmes limitent leur utilisation de l’espace public au seul fait de le traverser er perdent le bénéfice de ses autres fonctions (détente, loisirs, rencontre...)
  • Ni voir, ni être vue : les interviewées racontent aussi les nombreux choix qu’elles doivent faire par rapport à la présentation de soi (vêtements, attitudes) et à la communication avec autrui. Il s’agit surtout de « dissimuler son identité féminine » et, si cela n’est pas possible, trouver des stratagèmes pour prétendre ne pas être seule et surtout pour ne pas témoigner d’intérêt pour les autres personnes présentes dans l’espace public.

En lisant ces témoignages, il devient clair que le sentiment d’insécurité des femmes a un impact négatif important sur elles-mêmes, leur liberté et qualité de vie, sur l’atmosphère de l’espace public et sur l’environnement (la voiture individuelle leur semble le moyen de transport le plus sûr). Heureusement, ce sentiment n’a pas que du stress, du malaise et des stratégies d’évitement comme conséquence ; certaines femmes se sentent aussi révoltées de devoir limiter leur mobilité et refusent par principe d’écouter leurs angoisses. Entre l’anonymat de la grande ville, les présences insécurisantes trop nombreuses et les présences sécurisantes trop rares, il reste beaucoup à faire.

Ce qui aide les femmes à mieux gérer leur sentiment d’insécurité, ce sont le savoir, surtout géographique, et la maîtrise sur la situation. Nous retrouvons ici certains des critères que nous avions utilisé dans notre analyse genrée de l’espace public bruxellois : Savoir où on est et où on va, pouvoir obtenir de l’aide, avoir des échappatoires et diminuer les possibilités de cachette à d’éventuels agresseurs, luminosité, sonorité, odorat et propreté...
Marie Gilow propose une typologie, que nous trouvons excellente, d’environnements urbains dont chacun comporte comporte son lot d’insécurité : la ruelle, le désert urbain, le couloir et le labyrinthe.

Son analyse des sources de ce sentiment d’insécurité est très intéressante également. Expériences personnelles négatives bien sûr, mais aussi victimisations indirectes (tout ce qu’on peut entendre raconter) et surtout imaginaire social qui construit les femmes comme par essence vulnérables. Cette « peur collective » et apprise l’emporte sur la raison et sur le vécu personnel et celui des proches, car en fin de compte, tout et tout le monde peut paraître dangereux quand on est constamment mise dans une position d’infériorité.

Cette enquête étant bruxelloise, il n’est pas étonnant qu’y soit cité comme bonne pratique notre cahier de recommandations pour les urbanistes bruxellois, ainsi que les marches exploratoires que nous organisons.

Marie K. Gilow : Mobilité des femmes et sentiment d’insécurité en milieu urbain bruxellois : enjeu spatial, enjeu social. Mémoire non publié, Bruxelles 2014.


[1C’est peut-être la première fois dans l’histoire du prix du meilleur mémoire que les deux gagnantes citent des œuvres de Garance ! Première place ex-aequo avec M. Gilow : Françoise Nimal : « Eloignez-vous de moi, malfaisants ! » De la plainte dépressive à la grâce de l’affirmation de soi. Herméneutique du psaume 6 dans une perspective féministe et pastorale.


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