Steve Stevaert : hommages déplacés

L’histoire a secoué la Belgique : le suicide d’un homme politique connu, ex-ministre, bourgmestre et président de parti, qui fut aussi particulièrement populaire, a de quoi marquer les esprits.

C’est arrivé ce jeudi 2 avril. Le matin même, la presse avait annoncé son renvoi en correctionnelle, suite à une plainte pour viol déposée par une femme qu’il avait rencontrée lors d’une émission télé en 2010.

Le suicide d’une personne est toujours un drame. Mais tout de même, les tombereaux d’hommages à Steve Stevaert, sans le moindre bémol, sont pour le moins gênants. Les hommes politiques (et quelques femmes) de tous bords se sont lancés dans une compétition à l’émotion. Qu’ils soient bouleversés, on le comprend ; mais que ne l’ont-il été en apprenant que leur ami, leur collègue, l’homme dont ils ont partagé ou du moins respecté les engagements, que cet homme-là était impliqué dans ce que certains médias ont appelé pudiquement « une affaire de moeurs » ? Certes, on ne saura jamais la vérité, ne serait-ce que la vérité judiciaire ; mais enfin, la plainte n’a pas été classée, comme elles le sont trop souvent ; c’est donc que les éléments que la présumée victime a pu fournir ont paru assez sérieux pour justifier un renvoi devant le tribunal, même s’il lui a fallu trois ans avant de décider de porter plainte.

Du côté des médias aussi, c’est lui, et lui seul, qui a retenu toute l’attention. Il n’aurait « pas supporté la pression ». Pas pu résister à l’ « épreuve » qu’il a dû subir. Il paraît que ces derniers temps, « il n’allait pas bien ». Et la plaignante ? Que sait-on de son épreuve à elle ? Est-ce qu’elle, elle allait bien ? Apparemment non, pusiqu’on apprend (mais à condition de bien chercher) que cinq ans après les faits, elle a toujours besoin de soutien psychologique.

Certains poussent le bouchon plus loin, en insistant sur les « fausses allégations de viol ». Parce que la plaignante a communiqué, par le biais de son avocat, qu’elle regrettait l’issue de cette affaire, un responsable politique du CDH de Charleroi, Philippe Charlier, publie sur son compte Facebook : « On a toujours des regrets quand il est trop tard. Steve Stevaert était un grand monsieur, je peux en témoigner, il mérite le respect ! » Et que dire du professeur Willem Elias, qui s’est aussi fendu d’un commentaire indigne : « Tu vas nous manquer Steve. Tu étais un chic type, particulièrement intelligent. Les femmes... une faiblesse que nous comprenons. A la dame qui a cette décision sur la conscience, encore ceci. En cas de viol on va directement à la police, ou au pire le lendemain. Pas trois ans après ». Et dire que cet individu est Doyen de la Faculté de Psychologie à la VUB ! On ne peut qu’être effrayée de ce qu’il peut enseigner aux jeunes qu’il est censé former. La VUB s’est officiellement (et mollement) démarquée de cette déclaration, mais un collectif féministe demande une réaction plus ferme : le renvoi du professeur. Et les témoignages de femmes victimes de viol s’accumulent pour contrer l’opinion de Elias [1].

Il faut donc rappeler que le viol est l’un des crimes les moins sanctionnés. D’après des estimations françaises, seule une victime sur dix porte plainte ; et chez nous, on estime que seuls 4% des agresseurs sont condamnés. C’est que pour la victime, la route est longue et semée d’obstacles : un accueil policier souvent guère adapté à ses besoins, la nécessité d’apporter des preuves, le risque de ne pas être crue, alors même qu’elle est déjà fragilisée par le traumatisme subi. D’où l’importance d’un accompagnement psychologique, social et juridique, comme peuvent le fournir certaines associations [2]. A noter que la plupart des émissions consacrées à l’ « affaire Stevaert » se terminaient par des informations destinées aux personnes ayant des idées suicidaires, mais rien pour les victimes de viol...

Bien sûr, la présomption d’innocence doit jouer. Mais la femme qui a porté plainte a pris le risque de faire confiance à la justice pour obtenir une reconnaissance du mal qui lui a été fait. Cette reconnaissance est essentielle pour permettre aux victimes de viol de se reconstruire ; par son suicide, Steve Stevaert l’a rendue impossible.

Comme le disait la journaliste Candice Vanhecke [3] : si Stevaert avait été accusé de meurtre ou de pédophilie, l’invocation de cette présomption d’innocence aurait-elle été brandie pour justifier tous ces hommages, sans la moindre pensée pour la victime ? A l’occasion de cette affaire, on a encore eu quelques beaux exemples de cette « solidarité masculine » qu’heureusement des femmes – journalistes ou expertes – ont su parfois briser. Avec le soutien de quelques (rares) hommes.


[2Comme SOS Viol, http://www.sosviol.be/

[3Dans les Experts, TéléBruxelles, émission du 4 avril 2015


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