L’autodéfense féministe en Inde

Le 4 mars avait lieu une audition publique au Parlement européen sur l’autodéfense féministe. A cette occasion nous avons rencontré Dhiviya, formatrice d’autodéfense selon la méthode Wenlido, et appris un peu plus sur ce pays et ses mouvements de femmes si divers.

Quand on dit Inde, on pense d’une part aux avortements sélectifs et aux fillicides qui ont comme résultat ce chiffre monstrueux : 60 millions de filles manquent dans la démographie indienne, et d’autre part aux violences liées à la dot, ainsi qu’aux viols collectifs qui ont marqué les esprits depuis décembre 2012. L’Inde est évidement beaucoup plus que ça – avec sa population de plus d’un milliard d’habitant/e/s ! - et la situation des femmes n’est pas la même d’un état à l’autre. Comment s’organise alors l’autodéfense féministe ?

La méthode Wenlido vient du Canada et est une des méthodes dérivées du Wendo. Wenlido signifie le Chemin de la force des femmes. Il est pratiqué en Inde depuis 2003, quand une formatrice canado-allemande l’a « importé ». Les premières deux années, Gitta, cette formatrice formidable, venait pour quelques mois et voyageait d’un groupe de femmes à l’autre vivant dans les mêmes conditions qu’elles, et donnant les cours en anglais avec une traduction vers la langue locale. Après deux ans, elle a décidé de changer sa façon de travailler, car elle était convaincue que ce sont les femmes indiennes qui devaient s’approprier l’autodéfense féministe pour l’adapter à leurs réalités de vie et la transmettre à d’autres femmes. Elle a donc commencé à former des formatrices indiennes et revient encore aujourd’hui de temps en temps pour un échange de savoirs continu.

Dhiviya fait partie d’un groupe d’actuellement 8 formatrices autonomes qui sont reparties en 8 états, y inclus Delhi, et parlent 8 langues. Cela complique la coordination, car il n’y a pas une seule langue partagée par toutes, et les rencontres se font avec des traductions dans tous les sens. Les belges avec leurs deux, trois langues, pourraient s’inspirer de cet effort de se comprendre malgré tout... Les formatrices appartiennent à différentes réseaux, réunissant des groupes d’extrême gauche, des femmes boudhistes Dalit (les intouchables dans le système des castes), des féministes radicales et des activistes pour les droits des enfants. Pour maintenir une certaine cohésion, la coordination et l’échange sont très importants. Leur solution est qu’il y a une d’entre elles, actuellement Dhiviya, qui voyage régulièrement pour rencontrer les autres formatrices individuellement, pour transmettre des informations et pour observer la qualité de travail de chacune.

Les formatrices Wenlido ne sont pas employées pour ce type de travail et donnent cours en tant que volontaires. Leur crédo est de maintenir l’accès le moins cher possible et de demander à être payées
uniquement quand c’est une ONG avec les moyens nécessaires qui fait appel à elles. Elles n’ont pas d’infrastructure pour donner cours et utilisent les moyens du bord, des salles de méditation, des écoles, des matériaux locaux. Chacune selon son contexte cible d’autres publics, que ce soient les filles, les femmes rurales ou justement celles en ville. Contrairement à la Belgique, il semble plus facile d’organiser des cours d’autodéfense dans les campagnes qu’en ville, car les femmes rurales sont souvent déjà organisées en groupes de soutien, tandis que les femmes urbaines vivent souvent isolées les unes des autres et n’ont pas accès à l’information. Malgré les nombreux obstacles, du manque des moyens via la communication difficile jusqu’à l’éternel problème de comment former des nouvelles formatrices, le groupe a réussi depuis sa création à former 20 000 femmes et filles à l’autodéfense.

Ce travail se fait dans un contexte où d’autres initiatives autour de l’autodéfense existent. Notamment les Meira Paibis (« les porteuses de torche »), un mouvement de femmes pour la paix en Manipur. Dans cet état dans le nord-est de l’Inde perdure un des nombreux conflits frontaliers qui impliquent l’armée indienne. Les femmes dans cet état sont très bien organisées, et avec raison, car elles doivent se défendre contre les violations de leurs droits par les militaires. Le mouvement propose des cours d’autodéfense pour les femmes, mais il n’est pas clair quelle position il adopte par rapport à des thèmes qui, en Inde, sont difficiles à aborder, comme le mariage forcé ou les droits des lesbiennes. De ce point de vue-là, il ne s’agit donc pas d’autodéfense féministe proprement dite.

Une autre initiative, moins sympathique, est celle de Durgha Vahini, la branche féminine du groupement ultra-nationaliste Vishva Hindu Parishad. La mission officielle de Durgha Vahini est d’encourager les femmes à participer à des rencontres de prière et des activités culturelles. Mais Durgha Vahini recrute spécifiquement des jeunes femmes des castes basses pour les endoctriner et les entraîner au karaté, au lathi, un art martial régional exercé avec des bâtons, et au maniement d’armes pour les utiliser par la suite pour terroriser la population musulmane. Ainsi, elles ont participé aux violences de Gujarat en 2002 qui ont duré 3 mois et ont coûte la vie à plus de 1000 personnes, pour la majorité des musulman/e/s.

Finalement, depuis 2002, la police s’est mise à proposer des cours d’autodéfense aux filles dans les grandes villes. Cela ne ressemble guère à ce que vous connaissez des stages de Garance. Non seulement, ces cours ne contiennent que des techniques de défense physique et une bonne portion de culpabilisation des victimes de violence. Mais en plus, la police pratique avec des groupes énormes, parfois dans des stades. Même si 125 000 filles ont déjà participé à ces cours, les organisations des femmes regardent cette initiative d’un oeil très critique. Car c’est trop souvent la police qui commet elle-même de la violence envers les femmes et les filles, protège les agresseurs et n’applique pas les lois qui existent. Les féministes considèrent donc que la police indienne est plutôt mal placée pour s’ériger en pourfendeuse des violences faites aux femmes et aux filles.

Avec ces contre-courants, l’autodéfense féministe a du mal à se faire une place en Inde, malgré tous les efforts de Dhiviya et de ses collègues. Notre interlocutrice a pu se ressourcer dans des rencontres avec des collègues européennes, mais elle voit plusieurs problèmes pour rendre l’autodéfense féministe efficace dans son pays. La stratégie de son groupe est de renoncer aux subventionnements officielles, que ce soit de l’état ou de fondations internationales, car les conditions qui y sont attachées sont difficilement conciliables avec les réalités de leur travail. De même, le groupe ne publie pas d’informations sur ses activités pour ne pas attirer l’attention de groupes dangereux et pouvoir travailler avec les femmes même dans des circonstances difficiles. En effet, quand elles arrivent dans un village, les hommes ne voient pas d’un bon oeil quand elles annoncent que les femmes vont apprendre à se défendre. Pour qu’il n’y ait pas de représailles, ni envers les formatrices, ni envers les participantes, les cours s’appellent souvent « réunion de femmes pour parler de leurs expériences ». Mais le plus grand problème reste celui de la formation de nouvelles formatrices. Le groupe n’a pas les moyens pour élaborer un curriculum adapté aux réalités indiennes et constate en plus que la formation de formatrices est moins efficace qu’ailleurs. La raison sont les nombreuses pressions familiales qui pèsent sur les femmes et limitent leur liberté de choix. Dhiviya nous a confié qu’elle se sent privilégiée de ne pas devoir répondre à une famille ni d’être mariée, car sinon, elle n’aurait jamais pu s’investir cœur et âme dans l’autodéfense féministe.


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