Une combattante sur deux fronts

Même après sa mort prématurée, notre femme rebelle du mois continue à réaliser des exploits : être considérée comme une héroïne nationale dans trois pays à la fois, la Lituanie, la Pologne et la Biélorussie ! La raison se trouve dans les origines d’Emilia Plater et dans le fait qu’elle a pris les armes contre la Russie tsariste et fait ainsi rêver plusieurs nations assoiffées d’indépendance.

Emilia Plater est née en 1806 à Vilnius, dans une famille noble parmi les plus anciennes et puissantes de Lituanie. Ses parents, un comte von Plater et une noble allemande, divorcent quand elle a dix ans. Elle est élevée chez des parents éloignés, de fervents patriotes polonais qui lui donnent une bonne éducation. Emilia apprend les langues et les arts, s’intéresse aux mathématiques et s’enthousiasme pour les œuvres de Goethe et Schiller autant que pour les chevaux et le tir de précision. Elle collectionne aussi des chansons folkloriques polonaises, ruthéniennes et biélorusses.

Emilia Plater en tenu de soldat

Quand elle a 17 ans, un de ses cousins est recruté de force par l’armée impériale russe. Tout la famille considère cet acte comme une punition du fait qu’il a fêté la constitution polonaise. Cet incident forge la détermination d’Emilia de faire ce qu’elle peut pour lutter contre l’empire du Tsar russe. Car à la fin du 18e siècle, la Russie, la Prusse et l’Autriche ont divisé la Pologne entre eux, mettant un terme à l’existence indépendante de cet Etat. La partie sous le règne russe a d’abord joui d’une relative autonomie, mais peu à peu, l’empire russe s’est mis à ignorer la constitution polonaise et à remplacer les notables et fonctionnaires polonais par des Russes, provoquant ainsi le renforcement d’un sentiment nationaliste parmi la population. La police secrète tsariste a alors entamé une campagne de dissolution, d’infiltration et de persécution de tout groupement social ou politique polonais. Dans ce contexte, Emilia Plater se familiarise avec l’histoire de la Pologne lors d’un voyage d’étude qui la mène sur les lieux historiques de l’indépendance polonaise. Il lui est difficile de comprendre pourquoi le peuple polonais ne se soulève pas tout simplement contre le régime tsariste haï.

Déclaration d'Emilia Plater du 25 mars 1831

En 1830, sa mère décède. Son père se remarie aussitôt et refuse de même voir sa fille. La même année a lieu l’insurrection de novembre, une rebellion armée de cadets de l’école d’officiers à Varsovie. Plusieurs raisons ont mis le feu aux poudres, entre autres le plan russe d’envoyer l’armée polonaise pour aider à combattre les révolutions belge et française de 1830. Le grand-duché de Lituanie n’est pas touché par cette rébellion anti-tsariste, et aucune troupe partisane insurgée n’y existe. Mais cela changera vite, grâce à Emilia Plater. Elle écrit que toute sa vie, elle n’attendait que ce moment. En mars 1831, elle se coupe les cheveux, met un uniforme et rallie une troupe de volontaires avec un discours passionné à Duset. Sous son commandement se trouvent 60 cavaliers, 280 fantassins et plusieurs centaines de paysans armés de faux. Selon certaines sources, elle prend la ville de Zarasai avec ses hommes. Son plan de prendre la forteresse de Daugavpils par surprise est rejeté par le conseil de citoyens patriotiques de Vilnius, conseil qui l’exclut par ailleurs en tant que femme. Plus tard, elle apprend lors d’une mission de reconnaissance que la forteresse est défendue avec des forces trop importantes pour être prise avec ses maigres troupes. Elle continue alors vers Panevezys, où elle se joint à d’autres troupes.

Suivent la bataille de Prastavonai et celle de Maisiagala, où elle se bat avec succès. Quand arrive le général Chlapowski pour prendre le commandement de toutes les troupes insurgées, elle se voit confrontée aux préjugés habituels. Le général lui dit de déposer les armes et de rentrer à la maison. La réponse de la jeune comtesse est sans appel : il n’est pas question d’enlever son uniforme avant que sa patrie ne soit libérée. Chlapowski est impressionné par sa détermination et lui donne le grade de capitaine ainsi que le commandement de la première compagnie du 25e régiment de Lituanie. Parmi la douzaine de femmes combattantes dans cette guerre, elle obtient le grade le plus élevé. Comme aide de camp, une autre femme lui est subordonnée, Maria Raszanowicz.

Emilia Plater en tenu de soldat

Mais sa joie de pouvoir contribuer à la lutte ne durera pas longtemps. Fin juin, les insurgé/e/s sont forcé/e/s de se retirer. Le 18 juillet a lieu la bataille de Siauliai, où l’armée russe l’emporte. Le général Chlapowski décide de se retirer en Prusse pour s’y faire emprisonner, sort préférable au bataillon d’exécution qui attend les insurgé/e/s du côté russe. Mais Plater s’y oppose et refuse de suivre ses ordres. Avec seulement deux compagnons, elle décide de passer à travers les lignes ennemies et de rejoindre Varsovie pour y poursuivre la lutte.

Malheureusement, on ne saura jamais ce qu’elle aurait encore pu accomplir. Peu après avoir quitté les troupes insurgées, elle attrape une fièvre tenace. Elle trouve refuge chez la famille Ablamowicz et meurt le 23 décembre 1831, après plusieurs mois de maladie. Les autorités russes confisquent son patrimoine.

La résistance polonaise est d’abord peu incline à publier l’histoire de Plater. Mais cela n’empêche pas la diaspora polonaise, notamment en France, de faire d’elle une héroïne qui doit amadouer les cœurs en l’Europe de l’Ouest ,afin d’aider la Pologne à se défaire du joug russe. Elle devient ainsi le symbole posthume de la rébellion et, plus généralement, de la résistance contre l’empire tsariste. Le poète polonais Mickiewicz écrit un poème idéalisant Plater, et ce poème se trouvera plus tard dans le curriculum obligatoire des écoles primaires de la Pologne indépendante. Emilia Plater est l’objet de maints romans, pièces et peintures, en Pologne comme dans la diaspora polonaise. Quand la Pologne retrouve son indépendance, elle est honorée avec son portrait sur les billets de 20 et de 50 zlotys, et pendant la Deuxième guerre mondiale, un bataillon de femmes polonaises dans l’armée soviétique porte son nom. Les vétéranes de ce bataillon s’appellent Platerowki, un terme qui s’étend par la suite à toutes les femmes polonaises ayant combattu sur le front de l’Est. En temps de paix, le nom de Plater est attribué à des rues, des gares, des écoles, une clématite et un bateau de la marine marchande polonais.

Billet de 20 Zloty de l'entre-deux-guerres

Le traitement par ses biographes est moins favorable. Il existe peu de sources contemporaines qui confirment les exploits de Plater, et il est difficile de séparer les faits de la légende. Certain/e/s biographes affirment qu’elle se serait évanouie sur le champ de bataille ou qu’elle serait tombée de son cheval. D’autres disent qu’il n’est pas du tout sûr qu’elle ait commandé des troupes ; au contraire, le grade de capitaine n’aurait été que honorifique. Mais des chercheuses féministes contredisent cette perspective, l’attribuant à une ntention de maintenir l’idée de l’infériorité physique et morale des femmes. En effet, les biographes du 19e siècle essaient de rester en équilibre sur une ligne fragile : entre, d’un côté, le besoin de montrer la supériorité des femmes polonaises par rapport aux Allemandes, Françaises et surtout Russes et, de l’autre côté, la difficulté de concilier la présence de Plater dans une position clé de l’histoire polonaise avec les idéologies sexistes de leur temps. Une fois de plus, une femme forte et rebelle est acceptable tant qu’il s’agit de se battre contre l’oppression extérieure - et en tant que symbole de la soi-disante plus grande égalité au sein du mouvement - mais reste inadmissible, impensable en tant que défi à l’inégalité entre femmes et hommes. Pour la femme rebelle en question, la conséquence est de devoir se battre sur deux fronts à la fois : contre l’ennemi extérieur déclaré et contre l’hostilité à l’intérieur de son propre mouvement. Ce mécanisme n’est pas propre à la Pologne du 19e siècle. Dans les rangs de nos femmes rebelles et dans l’histoire des résistances contemporaines, nous trouvons de nombreux parallèles...

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