La pure dévoilée

Le bahaïsme est une religion monothéiste relativement jeune qui s’appuie sur les enseignements de l’islam, du judaïsme, du christianisme, du zoroastrisme et du bouddhisme. Et malgré cette origine, les bahaïs incluent dans leurs valeurs fondamentaux l’égalité entre les femmes et les hommes, sans laquelle l’humanité ne peut pas progresser et la paix dans le monde ne peut pas être atteinte. Pas de règles autour d’une quelconque impureté ou infériorité spirituelle des femmes, voilà qui fait du bien à découvrir. Ce n’est donc pas une surprise que les femmes se sont rapidement emparée de cette nouvelle religion et l’ont utilisée pour se libérer des contraintes culturelles et sociales qu’elles vivaient dans d’autres religions. Tahirih est l’une d’entre elles.

Son nom de naissance est Fatima Baraghani. Elle naît autour de 1815 dans la famille aisée d’un mollah et marchand iranien à Qazvin en Iran. Sa mère, ses trois soeurs et elles étudient dans l’école coranique créée par son père, dans la section réservée aux femmes. Car ça ne rigole pas avec les règles de l’islam dans cette famille proche de la cour du Shah, connue pour les nombreux hommes religieux importants qu’elle comporte. N’oublions pas non plus Mirza Nah-Sharaf Khanom, la tante de Fatima qui, en tant que calligraphe célèbre, a rédigé les décrets du Shah. Fatima apprend donc l’arabe, la théologie, le droit et la littérature perse et arabe. C’est une éducation inhabituelle pour une fille de son époque, et elle y excelle si bien que son père lui permet d’assister, derrière un rideau, aux classes qu’il donne aux élèves masculins. Il regrette cependant qu’elle ne soit pas un garçon, qui aurait pu le suivre comme héritier de son œuvre intellectuelle.

A 13 ou 14 ans, elle dépasse déjà les élèves masculins de son père. Un jour, elle est convoquée devant son père, qui lui apprend qu’elle va se marier. Lui et son frère sont d’accord qu’elle conviendrait bien à Mohammed Baraghani, son cousin et également théologien. Celui-ci quitte Téhéran pour parfaire ses études en Iraq, et il emmène Fatima. Il ne voit pas d’un bon oeil que Fatima soit assoiffée de savoir et écrive de la littérature religieuse et des poèmes. Fatima donne naissance à deux garçons et une fille, mais elle est malheureuse dans ce mariage. A la maison, on l’a admirée pour son savoir, mais l’intelligence n’est pas une qualité souhaitée pour une épouse et mère. Les disputes (ou de la violence conjugale ?) sont fréquentes au foyer des Baraghani.

Tahirih

Mais Fatima ne se laisse pas enfermer. Dans la maison d’un autre cousin, elle rencontre des représentants du mouvement chiite radical shaykhi. Elle lit leurs écrits, opposés aux enseignements de son père, et commence une correspondance secrète avec Siyyid Khazim, le leader du mouvement. Elle supplie son père de pouvoir partir en pèlerinage, et à 26 ans, elle quitte son mari pour voyager à Karbala avec sa soeur. Quand elle y arrive, elle apprend que Khazim vient de décéder. Mais elle s’entend bien avec la veuve de celui-ci et s’installe dans sa maison, où elle reprend l’enseignement des élèves de Khazim, derrière un rideau. Malgré ses précautions et le soutien de plusieurs femmes importantes, cela provoque le scandale.

A Kerbala, elle fait connaissance avec les écrits de Sayyid Ali Muhammad Sirazi, le fondateur du babisme. Le Bab, comme il s’appelle, s’appuie sur le mouvement shaykhi, mais proclame être le promis, le messie. Cette secte du chiisme est à l’origine du bahaïsme. En 1844, Fatima se convertit officiellement, devient la 17e disciple de Bab – et seule femme dans ce groupe - et une de ses croyant/e/s les plus influent/e/s. Elle ne rencontre jamais le Bab en personne, mais reste à Karbala où elle continue à enseigner dans la maison de Khazim et de convertir de nombreux shaykhi au babisme. Le clergé local se plaint et elle doit déménager à Bagdad où elle vit sous le toit du mufti local, qui est fort impressionné par son savoir.

Bagdad lui offre un public bien plus large que Karbala, et Fatima en profite pleinement. Elle apparaît en public pour expliquer sa foi, y compris l’égalité entre femmes et hommes, et débat avec les théologiens chiites. C’est à nouveau le scandale. Les hommes sont offusqués et ne savent pas que faire d’elle, tandis que les femmes la suivent en grand nombre. Ça ne put pas durer, et par intrigues diverses, on l’expulse. Que la semeuse de trouble iranienne provoque des scandales « chez elle », mais pas dans l’empire ottoman !

De retour en Iran, Fatima voyage de village en village, et partout, elle parle en public du Bab et de ses enseignements, tout en débattant avec le clergé local. Son comportement provoque le scandale où qu’elle aille, et on demande à sa famille de venir la récupérer pour qu’elle cesse d’importuner les gens avec ses croyances exotiques. Sa famille réagit rapidement, de peur d’être déshonorée. Deux frères viennent chercher Fatima et l’emmènent à Qazvin. Mais elle refuse de retourner vivre avec son mari qu’elle considére désormais comme un infidèle, et elle loge chez l’un de ses frères.

Commence alors une tentative de reconversion. Son oncle et beau-père et son père lui rendent visite tous les jours pour la faire changer de cap, mais malgré cette pression constante, Fatima tient bon. Son mari divorce au bout de quelques semaines, et son beau-père se met à la dénoncer en public. Il y a aussi des rumeurs sur sa soi-disant immoralité (entre autres, on lui attribue jusqu’à 90 maris). Pire encore que ces reproches, son oncle ese assassiné, et l’ex-mari de Fatima tenta de la désigner comme la coupable. Son père convainct les autorités qu’il vaut mieux l’emprisonner à la maison. Il l’enferme dans la cave et demande aux servantes de la surveiller. Tandis que son père croit en son innocence, même s’il est incapable d’accepter sa nouvelle foi, l’ex-mari tire des ficelles en coulisses. Il veut que Fatima soit jugée pour le meurtre de son beau-père. Avec succès, car on vient chercher l’accusée par la force. Elle est interrogée pendant des heures, on la menace de torturer sa servante devant ses yeux et de la marquer elle-même au fer rouge. Mais elle ne se laisse pas impressionner. Peu après, le véritable assassin confesse son crime, et elle peut retourner, toujours prisonnière, dans la maison de son père.

Tahirih à la Conférence de Badasht

C’est de là que Baha-Allah, le nouveau leader du bahaïsme, la libère pour la cacher dans sa maison à Téhéran. Elle y trouve le repos, la paix et surtout le réconfort d’être entourée par des gens qui pensent comme elle. En 1848, Baha-Allah organise une première grande réunion bahaïe, la Conférence de Badasht. Le but de cette conférence est de rompre définitivement avec l’islam et de donner une existence indépendante à la religion bahaïe. Fatima y joue un rôle clé. Pour souligner la rupture avec l’islam, elle enlève son voile en public et brandit même une épée. La consternation est grande parmi les hommes qui, pour la plupart, ne veulent pas se séparer de l’islam. Elle perd beaucoup de son prestige dans sa propre communauté et est accusée d’immoralité par le clergé musulman. Pour la protéger de représailles, Baha-Allah et le Bab lui donnent le titre honorifique de Tahirih, « la pure » en persan.

Mais ce titre ne suffit pas à la protéger. Tahirih est arrêtée, ramenée à Téhéran et assignée à résidence chez un fonctionnaire musulman pendant quatre ans. De nouveau, elle enseigne sa religion, et sa présence attire de nombreuses femmes qui l’écoutent et se convertissent. Tahirih dénonce, entre autres, le voile et la polygamie et prêche l’égalité des femmes et des hommes. Le Shah lui propose une place prépondérante dans son harem si elle renonce à sa foi, mais elle refuse par le biais d’un poème, si bien écrit que le Shah n’en prend pas ombrage. Mais l’étau des tribunaux musulmans se resserre. Elle est citée devant sept conférences où elle est interrogée sur sa foi et reçoit l’ordre et de renier le Bab. Tahirih, fidèle à elle-même, scandalise l’assistance à chaque occasion par son comportement libre intransigeant. Par conséquent, elle est condamnée à mort pour hérésie en 1852 et passe ses derniers jours en prière et méditation. A 36 ans, elle est étranglée à huis clos et jetée et enterrée dans un puits ; un témoin de l’exécution écrit qu’ « elle endura sa mort lente avec un courage surhumain ». Ses derniers mots sont : « Vous pouvez me tuer tant que vous voulez, mais vous ne pourrez pas arrêter l’émancipation des femmes ».

Aujourd’hui, Tahirih est considérée comme une des femmes les plus importantes dans le bahaïsme et dans la littérature persane. La majorité de son œuvre est perdue car après sa mort prématurée, la partie conservatrice de sa famille a brûlé tous ses écrits. Dans son chef-d’œuvre, le poème « Point par point », Tahirih s’imagine comment ce serait de rencontrer le Bab. L’orientaliste Edward Grenville Browne a collectionné a une vingtaine de ses poèmes ici et là et les a publiés dans un récit de voyage en 1893, les rendant accessibles à un plus large public. Tahirih est également le sujet de diverses œuvres de fiction contemporaines.

Et où en est l’égalité femmes-hommes dans le bahaïsme ? Elle est explicite dans les écritures fondatrices. Les femmes sont considérées égales aux hommes et ne doivent pas se soumettre à leur autorité. Par exemple, les bahaïs ont l’obligation de se cultiver et de proposer la meilleure éducation possible à leurs enfants. S’ils n’en ont pas les moyens, ils doivent donner la priorité de l’éducation... aux fille ; car en tant que futures mères, elles auront la première responsabilité de l’éducation des enfants. C’est pourquoi les bahaïs ont fondé des écoles pour filles (en 1910, la première en Iran) et des programmes pour améliorer l’accès des femmes et des filles aux soins de santé et aux activités rémunérées. Le Tahirih Justice Center, une ONG états-unienne, défend les droits des femmes et filles réfugiées.

Les femmes sont égales, mais pas similaires : le bahaïsme souscrit aux attributions biologistes de qualités « féminines » comme la tendresse, l’ouverture et le pacifisme. Si elles doivent avoir les mêmes droits dans la famille et la communauté, les femmes bahaïes ne doivent pas prendre la place des hommes dans les positions de pouvoir. Elles ont accès à toutes les fonctions religieuses (au niveau mondial, elles occupent 35% de ces fonctions) - sauf à la Maison universelle de justice, l’organe législatif suprême du bahaïsme. Qu’en dirait une Tahirih contemporaine ?

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