Le harcèlement de rue, une longue histoire !

Apparemment, il a fallu attendre 2011 pour que les médias ou les politiques découvrent la réalité du harcèlement, ces interpellations plus ou moins bienveillantes, plus ou moins constantes, auxquelles les femmes doivent faire face dans l’espace public. Que ce soit dans la rue ou sur internet, les réactions choquées font croire qu’il s’agirait d’un nouveau phénomène social. Mais nous pouvons remonter loin dans l’histoire pour trouver des traces de ce type de comportement.

Prenons 1405, au hasard. Christine de Pisan publie sa « Cité des Dames ». Dans cette œuvre allégorique, l’auteure plaide que les femmes ont autant de valeur, autant de vertu, autant de potentiels que les hommes, en citant les femmes illustres de l’histoire et de la légende. Elle construit avec des mots une cité peuplée uniquement de femmes. Et quand son œuvre est achevée, elle clôture :

« Remercions le Seigneur, mes très vénérées dames ! Car voici notre Cité bâtie et parachevée. [...] Mes très chères sœurs, il est naturel que le cœur humain se réjouisse lorsqu’il a triomphé de quelque agression et qu’il voit ses ennemis confondus. Vous avez cause désormais, chères amies, de vous réjouir honnêtement sans offenser Dieu ni les bienséances, en contemplant la perfection de cette nouvelle Cité qui, si vous en prenez soin, sera pour vous toutes (c’est-à-dire les femmes de bien) non seulement un refuge, mais un rempart pour vous défendre des attaques de vos ennemis. »

Au Moyen-Age, il était donc déjà nécessaire d’ériger un rempart, voire un refuge pour pouvoir vaquer à ses occupations sans être molestée.

D’autres exemple, moins lointains, confirment qu’il s’agit d’une constante historique : quand à partir de la moitié du XIXe siècle, les femmes états-uniennes s’intègrent au marché du travail et veulent participer à la vie culturelle et politique, elles se voient confrontées à un harcèlement sexuel persistant, le mashing. Sifflets, remarques, insultes, attouchements, voire viols sont à l’ordre du jour pour celles qui veulent sortir de leurs quatre murs. Les journaux s’emparent du sujet en publiant des caricatures qui minimisent l’impact du mashing et se moquent gentiment des hommes mashers. De temps en temps, une femme fait les gros titres pour s’être défendue, et c’est considéré comme une exception, tout aussi « ridicule » que le mashing lui-même.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Certes, dans les médias, les formes les plus graves de harcèlement de rue sont dénoncées. Mais qu’il s’agisse de politiques, de journalistes ou d’hommes de la rue, ils semblent incapables d’établir une limite entre la drague et le harcèlement. Pourtant, c’est simple : tout comportement non sollicité, asymétrique dans l’espace public ET qui s’inscrit dans des rapports inégaux de pouvoir est du harcèlement de rue. Faire un compliment à une inconnue qui n’a rien demandé, c’est du harcèlement de rue parce que l’homme en question se prend le droit d’initier une conversation sans se préoccuper de savoir si la femme en question est intéressée. De plus, il se positionne comme juge de l’apparence physique d’une femme qui ne lui a rien demandé, pour le seul fait qu’elle se trouve dans l’espace public. Et finalement, il néglige le fait que son comportement a lieu dans un contexte social où la femme à qui il fait le compliment ne peut pas savoir s’il s’arrêtera là ou s’il continuera, voire intensifiera sa transgression. Il prend donc une position dominante sur trois aspects de la situation et ne se soucie pas des éventuelles conséquences négatives que son comportement peut avoir sur la femme en question. Et ne parlons pas des comportements encore moins respectueux et plus intimidants, qu’il s’agisse de suivre une femme dans la rue, de la siffler, de l’insulter, de l’inviter à des rapports sexuels, de la toucher, de se frotter contre elle, de la prendre en photo ou de la filmer sans son accord...

Les conséquences du harcèlement de rue sont multiples :

  • Un sentiment d’insécurité renforcé : ce n’est qu’un sentiment, diront certain/e/s, mais c’est un sentiment désagréable qui peut se traduire par des troubles psychologiques, voire psychosomatiques. Pourquoi devrions nous sortir avec la peur au ventre dès que nous mettons le nez dehors ?
  • Des stratégies d’évitement : éviter certains lieux, à certains heures, ne sortir qu’accompagnée ou rester carrément chez soi, c’est beaucoup plus fréquent chez les femmes que chez les hommes. Elles s’organisent, parfois de manière hyper-détaillée, pour éviter de se trouver dans une situation qu’elles estiment désagréable, voir dangereuse. Comment alors suivre une formation, aller travailler, participer à des activités culturelles ou politiques ?
  • Une moindre présence des femmes dans l’espace public, ce qui renforce le sentiment d’insécurité : l’utilisation de l’espace public et la mobilité sont profondément genrés, et le harcèlement de rue sert à rappeler aux femmes qu’elles ne sont pas « chez elles », qu’elles se trouvent sur un territoire masculin. Cela renforce la dichotomie entre d’un côté l’espace privé, où leur présence est légitime et souhaitée, et de l’autre l’espace public où elle doit être justifiée.
  • La (re-)construction de la masculinité par les comportements harcelants : toute femme sait que le risque de se voir confrontée à du harcèlement augmente exponentiellement lorsqu’un homme est accompagné par des congénères. Qu’il soit seul ou en groupe, le harceleur confirme – pour soi-même et pour le reste du monde – sa masculinité en la performant par l’aspect dominant et prédateur du harcèlement.
  • Le contrôle des corps et des sexualités des femmes : le harcèlement de rue n’est pas seulement une question du lieu où les corps féminins ont le droit de se trouver. Il signale aussi quels corps sont plus ou moins légitimes (le harcèlement spécifique des femmes qui ne correspondent pas aux stéréotypes de la beauté féminine) et que les corps féminins, légitimes (stéréotypiquement féminins) ou pas, sont par définition sexuellement disponibles et accessibles pour les hommes dans un système hétéronormatif.

Pour toutes ces raisons, le harcèlement de rue n’est pas juste une petite note en bas de page de l’oppression sexiste des femmes. Comme toute forme de violence faite aux femmes, il joue un rôle clé dans la subordination sociale des femmes. Les féministes y résistent depuis longtemps, individuellement et collectivement. On peut espérer qu’enfin, elles aient l’oreille des politiques. Nos principales demandes :

  • Intégrer la lutte contre le harcèlement de rue dans le plan d’action national contre les violences faites aux femmes et allouer des moyens budgétaires suffisants à cette cause.
  • Investir dans la prévention du côté des hommes : éducation anti-sexiste et proposition de modèles alternatifs de masculinité, campagnes de sensibilisation et responsabilisation des harceleurs ET des hommes témoins.
  • Investir dans la prévention du côté des femmes : diffusion d’outils et de stratégies contre le harcèlement de rue, entre autres par des formations d’autodéfense et de défense verbale, création et soutien de lieux d’échange et d’action collectifs pour les femmes.
  • Intégrer l’analyse de genre dans les politiques d’urbanisme et de mobilité afin de rendre l’espace public plus accessible, utile et accueillant pour toutes les femmes.
  • Construire un consensus large que ce type de comportement est inacceptable en toute circonstance et que les stratégies de résistance des femmes sont légitimes et doivent être soutenues.

C’est ce qu’il faut pour que 2015 ne ressemble plus à 1405. Pour que cette longue histoire puisse un jour connaître un happy end !


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