Les 1001 visages du viol

Comment les lois définissent-elle le viol ? Qui sont les victimes, qui sont les auteurs ? Les réponses ne vont pas de soi. Par exemple, en Allemagne, la définition légale du viol implique l’obligation pour la victime de « prouver » qu’elle s’est défendue. Une association féministe mène actuellement une campagne pour que l’absence de consentement soit suffisante pour faire reconnaître un viol, comme c’est le cas en Belgique (où l’on voit par ailleurs que cela reste loin d’être suffisant pour mener à des condamnations). Un livre récent d’Estelle Freedman montre, à partir de l’exemple des Etats-Unis, comment cette définition a pu varier dans le temps et comment des féministes et d’autres mouvements sociaux états-uniens se sont emparés de cette définition pour tenter de mettre fin à l’impunité des violences sexuelles.

En remontant dans le temps, Redefining Rape montre comment la définition légale du viol peut faciliter ou compliquer la possibilité pour les femmes d’obtenir justice, depuis les premières colonies anglaises jusqu’à la première moitié du 20e siècle. Au début, le viol était considéré comme un crime sexuel commis non contre la femme même, mais contre son père ou son mari (qui étaient les seuls à pouvoir porter plainte contre le violeur). Sous la jeune république nord-américaine indépendante, il est devenu un crime contre les femmes. Cependant, en tant que plaignantes, elles devaient pouvoir montrer des blessures, les plus graves possibles, pour prouver le viol. L’idée sous-jacente étant que, si le viol est la pire des choses qui puisse arriver à une femme, elle va résister s’il le faut jusqu’à la mort. Si une femme n’arrivait pas à se défendre, c’est qu’elle était consentante. Affaire classée.

La façon de définir le viol ne relevait pas seulement d’une conception sexiste, mais était aussi imprégnée de racisme. Celui-ci traverse comme un fil rouge l’histoire des Etats-Unis : du viol utilisé comme arme de guerre contre les peuples indigènes jusqu’au lynchage d’hommes noirs parce qu’ils auraient violé des femmes blanches, en passant par le viol des femmes esclaves comme moyen de multiplier son « capital ». Un exemple glaçant : dans le code pénal du Maryland de 1765, on pouvait lire : « VIOL : voir nègres ». Textes de loi, actes de procès et articles de journaux à l’appui, Freedman démontre que tout le monde n’est pas égal devant ce crime, ni comme victime, ni comme auteur. Dans l’opinion publique, les hommes qui violent sont toujours les « autres » : d’abord les Amérindiens, les blancs inadaptés, les vagabonds et les pauvres, plus tard les esclaves noirs ou, pire, les Afro-Américains affranchis, ou encore des immigrés irlandais ou juifs. Sous ces conditions, la loi autorise de fait les hommes blancs et intégrés à avoir impunément un accès sexuel aux femmes. D’un autre côté, seules les femmes blanches de bonne réputation peuvent prétendre au statut de victimes. Et même parmi elles, il y avait de grosses différences de « violabilité » à différents moments de l’histoire. L’âge, le statut social et le passé sexuel jouaient et jouent toujours un rôle important.

Dans cette mine d’informations, on trouve aussi de nombreux récits de femmes qui ont résisté, qui se sont défendues, qui se sont organisées. Des chapitres sur le harcèlement de rue (considéré comme la version « blanche », supposée inoffensive, du viol qui, lui, serait « noir »), le viol des garçons et des hommes ou encore la bataille pour un âge de majorité sexuelle plus élevé complètent ce tableau. De toutes ces données émergent deux grands problématiques. D’abord, les mécanismes d’exclusion qui sont infailliblement au rendez-vous, même dans les mouvements féministes et ceux pour les droits des Afro-Américain/ne/s, quand il s’agit de combattre les violences sexuelles. Par souci de respectabilité et dans l’espoir de peser sur les décideurs politiques, les campagnes ne prennent souvent en compte que certains catégories de viols, sacrifiant ainsi la sécurité des femmes pauvres, ouvrières, domestiques... ou mariées. Deuxième point, Redefining Rape fait la démonstration que chaque avancée des droits des femmes se solde par un retour en arrière, un backlash. Les femmes veulent elles-mêmes ester en justice en cas de viol, au lieu de leurs pères et maris ? Qu’elles prouvent alors ce qui est justement si difficile à prouver ! Les femmes revendiquent une liberté sexuelle ? Qu’elles ne viennent alors pas se plaindre si les hommes ne savent plus faire la différence entre une femme qui veut et une qui ne veut pas !

L’auteure fait le lien, de manière magistrale, entre la question du viol et celle de l’accès à la citoyenneté, question toujours marquée par des tensions entre la volonté de protéger les femmes et la revendication de leur autonomie. Son analyse des textes et procédures légaux met en exergue que trop souvent, le but ultime de toutes ces définitions est de maintenir le droit d’accès des hommes – surtout blancs - au corps d’un maximum de femmes. Mais loin d’une simple descente dans de lointains enfers historiques, Redefining Rape trace des parallèles entre ces luttes passées et nos luttes actuelles. Freedman constate que les débats contemporains sur une définition de la violence sexuelle sont très proches des conflits qui ont eu lieu depuis presque deux siècles, et que les objectifs de nos précurseuses sont loin d’être pleinement atteints : contester les prétendus droits sexuels des hommes blancs, la discrimination dans les traitements juridique du viol et, plus généralement, la tolérance de l’opinion publique envers les agressions sexuelles.

Le livre est riche en réflexions pour guider nos choix stratégiques aujourd’hui et éviter de sacrifier, nous aussi, une partie des femmes pour obtenir des droits pour une autre. Un seul regret à la fin de cette lecture instructive : qu’il n’existe pas d’histoire aussi critique et détaillée du viol en Belgique, voire en Europe, pour mieux savoir d’où nous venons et comment orienter nos luttes.

Estelle B. Freedman : Redefining Rape : Sexual Violence in the Era of Suffrage and Segregation. Havard University Press 2013.


Avec le soutien de la COCOF - © 2009 Garance ASBL
© 2009 Garance ASBL - www.garance.be - info@garance.be