Joyeux anniversaire, WAVE !

Du 17 au 19 novembre a eu lieu la conférence annuelle de WAVE (Women Against Violence Europe) dont Garance est point focal pour la Belgique francophone depuis peu. Et c’était une conférence particulière, car ce réseau européen de lutte contre les violences faites aux femmes fêtait ses 20 ans. L’occasion de porter un regard critique sur les acquis, tout en visant l’avenir.

Les réalisations de ces derniers deux décennies sont impressionnantes. WAVE a réussi le pari de mettre en contact de nombreuses associations de l’Europe de l’Ouest et de l’Est, du Nord et du Sud et de chapeauter cette diversité parfois conflictuelle avec aplomb. Les échanges d’expérience et d’expertise ont permis d’améliorer des services et politiques dans de nombreux pays, de développer des standards de qualité pour les maisons d’accueil pour les femmes victimes de violence, pour l’implication du secteur de santé ou, plus récemment, pour le travail avec les auteurs de violence conjugale. Au niveau politique, WAVE a pu se faire entendre, que ce soit auprès de la Commission européenne ou du Conseil de l’Europe. Un des fruits les plus importants de ces efforts est la Convention d’Istanbul.

Mais ces acquis sont en danger. Les crises économiques ont mené à des coupes budgétaires dans les services qui doivent stopper les violences faites aux femmes, et cela à un moment où ces mêmes politiques d’austérité risquent d’aggraver les inégalités et, par ce biais, les violences. De plus, dans nombre de pays (Hongrie et Ukraine, pour n’en citer que deux), une crise politique sous la forme de gouvernements d’extrême droite ou de conflits armés met à l’écart, voire persécute, la société civile et, plus particulièrement, les associations féministes. Ce backlash (revanche) anti-féministe et anti-démocratique se solde en une chasse aux sorcières qui rend le travail de nos associations soeurs sur le terrain d’autant plus difficile et dangereux. Des raisons supplémentaires pour continuer et renforcer la coopération et l’échange pour surmonter ces nombreux défis.

Rashida Manjoo, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur les violences faites aux femmes était présente pendant toute la conférence et a apporté à plusieurs reprises une critique salutaire intersectionnelle et anti-colonialiste. Car nous, les Européennes de l’Ouest et du Nord, avons tendance à être si fières de nos avancées que nous pensons qu’il faudrait les transplanter dans tous les coins du globe. Pourtant, la situation dans certains pays européens de l’Est est si désespérée qu’un appel pour créer une place de refuge par 10 000 habitant/e/s semble irréaliste. Et les femmes du Sud global ne sont pas forcément impatientes d’appliquer nos solutions européennes, notamment la Convention d’Istanbul, car elles ont déjà leurs propres solutions, par exemple pour l’Afrique le Protocole de Maputo. Mme Manjoo a également répété son opposition contre une approche neutre par rapport au genre dans tout ce qui concerne la lutte contre les violences. Selon elle, ce manque de spécificité crée des trous béants dans les services proposés qui les rendront inaccessibles aux plus vulnérables. Il est d’autre part nécessaire, selon elle, de créer un instrument légal obligatoire avec un organisme de contrôle indépendant et avec des pouvoirs suffisants pour faire bouger les gouvernements et les faire prendre en charge leur responsabilité de protéger les femmes contre les violences.

Comme déjà les deux années précédentes, la réunion annuelle de WAVE a été aussi l’occasion pour Garance de rendre visible l’autodéfense féministe comme moyen efficace de prévention primaire des violences. Au rendez-vous : notre atelier d’introduction habituel qui permet aux femmes venant de pays où il n’y a pas (encore) d’autodéfense féministe de se familiariser avec cette approche. De plus, nous avons, par une présentation thématique dans l’atelier « En finir avec l’impunité des violences sexuelles – mesures, stratégies, campagnes » expliqué ce que l’autodéfense féministe peut apporter à cette lutte. Recherches récentes à l’appui, nous avons pu prouver qu’elle est un des moyens les plus efficaces en termes de prévention des violences sexuelles. Lors de la journée ouverte au grand public, nous avons eu l’occasion de souligner l’oubli de l’autodéfense féministe dans le catalogue de bonnes pratiques et de recommandations pour la réalisation de la Convention d’Istanbul en matière de prévention. Marian Hester, chercheuse à l’université Bristol et chargée de ce chapitre de l’enquête, a admis qu’il n’y avait aucune raison d’exclure l’autodéfense et promis qu’elle allait la rajouter à la liste des ressources.

Dans un réseau aussi diversifié que WAVE, la solidarité est également au rendez-vous. Les participantes à la conférence ont signé deux lettres de soutien aux femmes ukrainiennes et syriennes qui, dans les conflits armés actuels, sont les premières victimes de violences sexuelles et autres. La remise du Prix Corinna Seith était un autre moment fort. Hilde Jacobsen a analysé dans un processus de neuf ans, comment les femmes et les hommes en Tanzanie parlent de la violence conjugale et ce qui justifie, à leurs yeux, la violence physique. Son résultat est sans appel : même si les agences de coopération au développement mènent un discours où le terme ’genre’ apparaît à tout bout de champ, sur le terrain, les programmes ne tiennent pas compte de cette spécificité, sous prétexte que ce serait un concept occidental qu’il ne faut pas imposer aux sociétés locales. C’est pourtant bien en ce basant sur le genre que les hommes et les femmes tanzanien/ne/s expliquent leur conception des violences conjugales. Pour elles et eux, un mari a le droit, voire l’obligation morale, de frapper sa femme pour assurer le rôle subordonné de celle-ci dans la famille, surtout quand elle s’écarte des stéréotypes de la féminité. Le but ultime, d’après les répondant/e/s, est de sauvegarder l’apparence d’inégalité de genre. Que ce soit au Nord ou au Sud, il est central de baser les interventions contre les violences sur la compréhension des sociétés locales des genres pour effectuer une transformation sociétale.

Reste à envisager les prochaines 20 années de WAVE. Malgré les acquis, toujours en danger de disparaître, beaucoup reste à faire. Ce dont nous avons besoin, c’est que la norme ne soit plus l’impunité des violences, mais la responsabilité des gouvernements. Les politiques et les programmes doivent tenir compte des spécificités des violences faites aux femmes et apporter des réponses globales. Les violences sexuelles, beaucoup plus fréquentes et présentes dans la vie de toutes les femmes que les seules violences conjugales - qui accaparent pour le moment toute l’attention et tous les moyens - doivent être au centre de nos analyses et de nos actions. Pour pouvoir contrer les violences institutionnelles et structurelles, les associations féministes et indépendantes qui mettent l’empowerment des femmes en priorité et appliquent une analyse intersectionnelle sont les mieux placées pour proposer des services accessibles à toutes. Il ne suffit pas que tous les pays européens ratifient la Convention d’Istanbul – il faut surtout un mouvement féministe fort qui peut leur rappeler leurs responsabilités et les amener à appliquer ce standard dans la réalité.


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