Une reine de beauté aux griffes d’acier

Remedios Gomez Paraiso naît en 1919 dans une famille paysanne relativement aisée à Anao, un village dans la province Pampanga aux Philippines. Son père Basilio est un paysan, un des rares fermiers qui ont la chance de posséder le petit lopin de terre qu’il cultive avec sa famille. L’agriculture est alors organisée de manière quasi féodale, et quelques grands propriétaires, les hacenderos, exploitent la population locale comme main-d’œuvre bon marché et à leur service. Il n’est donc pas étonnant que Basilio s’engage dans le Parti socialiste philippin et lutte pour la justice sociale. Ainsi, il devient bourgmestre, puis vice-bourgmestre d’Anao.

Portrait de Gomez ca 1940

Remedios aime aller à l’école, mais ne peut pas finir le secondaire, car elle doit aider sa famille. Jeune et jolie, elle est souvent invitée à des événements sociaux. Elle ouvre un petit commerce de broderie, sa spécialité, contribuant ainsi et avec d’autres petits boulots à la survie de la famille. Son père l’encourage à s’impliquer dans différentes activités politiques, dans l’organisation des jeunes et celle des paysan/ne/s. Lorsque la Deuxième Guerre mondiale éclate, l’Asie du sud-est devient un théâtre majeur dans ce conflit. Toujours à moitié sous la coupe des Etats-unis, les Philippines sont la cible des premières attaques aériennes lourdes le lendemain de l’attaque sur Pearl Harbor. De par leur situation géographique, elles sont d’une grande importance stratégique dans la région, et les Japonais ne perdent pas de temps pour repousser l’armée US, qui abandonne les Philippines à leur sort en 1942. Le général MacArthur ordonne aux soldats philippins de déposer les armes et d’attendre son retour – incertain. Mais les Philippin/e/s ne l’entendent pas de cette oreille.

Quand l’armée japonaise – qui n’a rien à envier en cruauté à ses alliés de l’Allemagne nazie - arrive à Pampanga, Basilio appelle les Philippin/e/s à collecter leurs armes et à résister à l’ennemi. Mais les quelques pistolets, complétés de machettes et paltiks, des fusils fabriqués avec des tuyaux de gaz et chargés avec des clous, ne peuvent pas arrêter la machinerie de guerre nippone. Les Japonais arrêtent, torturent et exécutent le père de Remedios, puis exposent son corps en public comme avertissement à la population. Comme toute la famille est désormais en danger, elle quitte la province avec l’aide de réseaux clandestins de villageois/es. Dans la maison d’une parente, Remedios fait connaissance avec des guérilleros. Le commandant Aquino, un ami de son père, les invite à les rejoindre, elle et son frère Oscar. Un argument qui la convaincra est la rumeur – qui s’avérera exacte – que les Japonais violent et kidnappent des jeunes femmes pour les prostituer de force (ce qui est aujourd’hui connu sous l’euphémisme « femmes de réconfort ». En tant que guérillera, Remedios se sent plus apte à se charger de sa propre sécurité, et ainsi elle intègre la Huk à 22 ans.

L’Armée de libération populaire anti-japonaise (Hukbalahap) est un mouvement nationaliste et communiste créé dans le seul but de repousser les Japonais. A son apogée, la Huk comptera 30 000 combattant/e/s et 70 000 réservistes, représentant le plus grand groupe de résistance aux Philippines. Elle bénéficie d’un très large soutien dans la population rurale, car là où elle a le pouvoir, elle impose des réformes agraires pour ouvrir aux pauvres l’accès à la propriété de la terre qu’ils travaillent. Comparée aux guérilleros soutenus par les Etats-Unis, qui ne prennent pas trop de risques, la résistance de la Huk sera, grâce à d’importants sacrifices, tellement virulente que les Japonais ne pourront jamais prendre le contrôle de toutes les Philippines. Quand l’armée US revient en 1944, le pays est déjà largement libéré.

Dans les rangs de la Huk, les femmes sont minoritaires, surtout dans les postes de combat. Remedios travaille d’abord dans l’unité médicale qui soigne les guérilleros tout en suivant des formations de cadre communiste. Elle s’adapte à la vie dans la forêt et démontre rapidement son courage et sa compétence militaire. Quand un nouvel escadron est formé, elle devient la commandante, après seulement sept mois dans la résistance. Son nom de guerre : Liwayway. C’est à l’avantage de sa troupe qui n’a que très peu d’armes à sa disposition et ne peut pas entamer la lutte aussi peu équipée : une organisatrice de la Huk entend parler de cette commandante femme et lui envoie des armes et des munitions.

Remedios Gomez recrute des villageois/es à la cause de la Huk, entraîne ses hommes au combat de guérilla et sauve des pilotes US abattus par les Japonais. L’escadron attaque des camps et des transports militaires et est informée par la population locale sur les endroits où les riches ont caché des armes. Les armes capturées permettent de recruter plus de combattants, et Gomez finit par commander 200 hommes et femmes. Même si ses tâches se concentrent sur le ravitaillement et la liaison avec la population locale, elle accomplit aussi des prouesses militaires, par exemple à la bataille de Kamansi. Plusieurs escadrons doivent attaquer les Japonais, mais quand le commandant Aquino se rend compte que la guérilla est surclassée en nombre, il appelle à la retraite. Avec 100 femmes et hommes, Gomez refuse de partir et tient la position si bien que, quand des renforts arrivent, elle a déjà pratiquement battu les Japonais. Cela lui valut des éloges de ses supérieurs. En 1943, elle devient cheffe du ravitaillement militaire pour toute l’île de Luzon.

Pourtant, elle ne veut pas ressembler à ses camarades hommes et continue à se maquiller et se vernir les ongles, particulièrement avant un combat. A ceux qui s’en moquent, elle répond qu’elle n’a pas besoin de se comporter comme un homme pour lutter comme un homme. Que les femmes sont les égales des hommes, y compris sur le champ de bataille, elle le prouve entre autres en défiant en duel un de ses camarades qui la harcelait sexuellement. Bien entendu, elle gagne. A une autre occasion elle dira qu’une de ses motivations de lutter au sein de la Huk est le droit d’être elle-même.

En général, elle est opposée aux relations sexuelles dans la guérilla, argumentant que cela distrairait les guérilleras/os de leurs devoirs. Dans son escadron, les kualingking, des relations sexuelles non consenties et souvent basées sur du chantage affectif (« c’est pour le bien de la révolution »), ou encore sur le besoin des femmes de se mettre sous la protection d’un homme pour survivre dans le milieu macho de la guérilla, sont interdites, et elle protège autant que possible les autres femmes dans le mouvement. Elle-même connaîtra un autre destin. Comme elle est très populaire en tant qu’une des rares commandantes de la Huk, son entourage estime qu’elle mérite un mari de première classe. On lui parle de Bani Paraiso, le président du Parti d’alliance démocratique à Luzon, on les présente, mais Gomez décide d’attendre encore deux ans avant de se marier. Plus tard elle dira que, même si elle n’a pas choisi son époux elle-même, elle a trouvé en lui le mari et camarade parfait.

Après la libération des Philippines et la capitulation du Japon impérial, le général MacArthur ordonne à la Huk de livrer ses armes à l’armée US pour ne pas être poursuivis comme bandits et terroristes. Après tous leurs sacrifices (moins de la moitié d’entre eux/elles a survécu à la guerre), les guérilleros/as sont évidemment offusqué/e/s de ce traitement, d’autant plus que les Etats-Unis ont inutilement bombardé Manille, causant la mort de 100 000 civils. La Huk communiste s’oppose à la nouvelle république philippine soutenue par les Etats-unis, car la lutte contre la pauvreté et l’exploitation est loin d’être finie. Le gouvernement Roxas répond à la critique par une répression pure et dure. Quand, malgré une amnistie, 200 membres de la Huk, y inclus son frère, sont exécutés, Gomez retourne dans la clandestinité avec un grand nombre d’autres cadres. Elle est l’une des trois femmes membres du Comité central de la Huk qui doit préparer un plan d’action pour le mouvement. Selon Celia Mariano, une des deux autres femmes, elle ne contribue guère aux débats, à cause de son manque d’éducation. Mariano reproche à la Huk de ne pas investir dans la formation des femmes cadres, qui sont plus utilisées comme symboles et points de ralliement, mais ne peuvent déployer leur plein potentiel politique.

Gomez mène de nouveau des hommes au combat, cette fois-ci contre ses compatriotes de droite. Le gouvernement Roxas traque les Huk, mais Kumander Liwayway esquive les pièges tendus pendant deux ans. Finalement, elle est capturée dans le cadre de l’opération Arayat en 1947, touchée par la malaria et affamée. Les accusations sont graves : rébellion, sédition et insurrection. Les médias s’emparent de l’affaire, car Gomez est l’une des commandant/e/s les plus connu/e/s de la Huk. Elle donne une interview exclusive, les journalistes la décrivent comme une jolie étudiante, la reine de beauté de son village et la Jeanne d’Arc philippine. Le président Roxas se rend à son chevet pour la gronder comme une petite fille , lui reprochant d’être membre d’une organisation terroriste. Mais elle ne se laisse pas faire et lui répond : « Monsieur le président, c’est vous qui vous trompez. Nous ne luttons que pour une vie décente et pour un traitement démocratique de notre cause. Qui sont les Huks, Monsieur le Président ? 95% sont des familles paysannes, et je ne vois aucune raison pour laquelle les Huks terroriseraient leurs propres familles. » Cette réponse irrévérencieuse lui vaut l’isolement carcéral.

Après un an, elle est blanchie des charges et libérée. Elle rejoint directement la Huk et retourne avec son mari dans la clandestinité en province d’Iloilo. Mais le combat commence à lui peser, dans ce lieu où elle ne connaît personne et où elle ne parle pas la langue de ses camarades. Dans une nouvelle escarmouche avec les forces de l’ordre, son mari est tué et elle est de nouveau arrêtée et accusée. Cette fois elle sauve sa peau en racontant au juge avoir seulement suivi son mari dans la clandestinité - « être épouse n’est pas un crime ». Après sa nouvelle libération, elle quitte le mouvement et se dédie à son seul fils.

Remedios Gomez à 90 ans

De loin, elle voit que la Huk s’effrite de plus en plus dans une sorte de guerre de tranchées idéologique. Des camarades qui auraient été prêts à mourir l’un pour l’autre finissent par ne plus se parler, au grand dam de Gomez. Mais quand, dans les années 1980, d’anciens camarades l’appellent à l’aide, elle n’hésite pas à entamer une nouvelle lutte qui durera 20 ans : celle pour le droit à la pension des vétéran/e/s de la Huk. A 70 ans encore elle sillonne le pays pour aider les anciens guérilleros à remplir des formulaires de demande et pour faire pression sur le gouvernement philippin pour qu’ils reçoivent leurs allocations. Tout cela sans la moindre rémunération, parce qu’elle se sent toujours responsable en tant que commandante.

Les années 1970-80 voient aussi la naissance d’un nouveau mouvement : le mouvement féministe. Comme d’autres anciennes de la Huk, Gomez est souvent invitée par de nouveaux groupes de jeunes féministes à parler de son expérience dans la guérilla et à analyser avec elles le rôle des femmes dans des mouvements révolutionnaires. Ici, elle reçoit plus de reconnaissance qu’elle n’en a jamais eue de ses co-combattants voire de l’Etat.

Remedios Gomez Paraiso meurt en mai 2014 à l’âge de 95 ans à Quezon City. Elle est enterrée dans son village natal à Anao.

Pour en savoir plus :

  • Une interview en anglais avec Remedios Gomez Paraiso
  • Vina A. Lanzona : « Amazons of the Huk Rebellion : Gender, Sex and Revolution in the Philippines. » New Perspectives in South-East Asian Studies, 2009.
  • Andrew G. Gomez : « Kumander Liwayway : Joan Ark of the Philippines. » 2009

Avec le soutien de la COCOF - © 2009 Garance ASBL
© 2009 Garance ASBL - www.garance.be - info@garance.be