Une souris blanche qui évite tous les pièges

Qu’est-ce qu’une Néo-Zélandaise a à voir avec la Résistance française ? Dans le cas de Nancy Wake, beaucoup. Elle conspira, organisa, combattit contre un ennemi qui, de prime abord, n’était pas le sien. Et grâce à elle, des centaines de vies ont été sauvées et les nazis ont eu la vie dure dans le Sud de la France. Son commentaire : « Quelqu’un m’a demandé un jour si j’avais peur. Ha ! Je n’ai jamais eu peur ! »

1912 voit la naissance de Nancy Wake à Wellington. Sa mère, Ella Rosieur, avait des ancêtres huguenots et maori, son père, Charles Augustus Wake, était journaliste d’origine anglaise. Peu après la naissance de Nancy, a famille déménage avec ses six enfants à Sydney, où elle grandit. Son enfance est marquée par la pauvreté : son père abandonne la famille quand elle a quatre ans et vend la maison. Son épouse et ses enfants se retrouvent d’un jour à l’autre à la rue. Nancy est un enfant solitaire, ses frères et soeurs étant beaucoup plus âgé/e/s, et elle se rebelle contre sa mère qui veut l’encadrer avec des règles religieuses très strictes.

A 16 ans, elle fugue et travaille d’abord comme infirmière. Grâce à un petit héritage, elle peut embarquer pour Londres où elle s’inscrit dans une école de journalisme. Bientôt, elle arrive à bluffer un responsable du groupe médiatique Hearst : comme elle veut voir l’Egypte, elle lui fait croire, hiéroglyphes inventés à l’appui, qu’elle parle couramment l’égyptien. Elle est prise, mais on l’envoie comme journaliste à Paris. Quand Adolf Hitler est nommé Reichskanzler, elle va l’interviewer à Vienne et y constate de ses propres yeux les attaques antisémites qui s’y déroulent quotidiennement. Ce sera la base de son engagement anti-nazi. Mais pour le moment, elle continue à travailler comme journaliste et profite pleinement de la vie : sorties, fêtes, voyages...

Nancy Wake

Lors d’une de ces excursions, Wake rencontre Henri Focca, un industriel et bon vivant qui la demanda en mariage en 1939 ; elle accepte et le couple s’installe à Marseille pour partager une vie luxueuse. Mais quand l’Allemagne envahit la France en 1940, Wake s’engage dans la Résistance intérieure française. D’abord messagère, elle livre informations et nourriture aux résistant/e/s et aide à évacuer des soldats alliés vers un point de rencontre à Dunkerque. Pour cela, elle achète une ambulance pour ne pas attirer l’attention. Puis, son engagement s’approfondit encore et elle rejoint le réseau de Ian Garrow, un Ecossais qui a développé une route d’évacuation pour des soldats alliés vers l’Espagne, et son assistant et successeur Albert Guérisse, un médecin belge. Elle cache des soldats alliés dans une maison sûre qu’elle a achetée et les aide à fuir via les Pyrenées. Sa situation d’épouse d’un riche entrepreneur lui donne la possibilité de voyager plus que la moyenne sans que cela ne pose question. Elle se procure des faux papiers et sauve plus d’un millier de pilotes abattus au dessus de la France de Vichy, des résistant/e/s et des juifs/ves.

Quand Garrow est arrêté en 1941, elle participe à son évasion du camp de Mauzac, avec succès : elle utilise la fortune de son mari pour payer des pots-de-vins exorbitants à des gardiens de prison. La Gestapo la recherche, sans connaître son identité, sous le surnom de « souris blanche », car elle évite tous les pièges qu’on lui tend. Elle s’échappa en skis, sema en voiture un avion qui la traque, bref, elle était insaisissable. Ce qui lui vaut la première place sur la liste des personnes recherchées avec sur sa tête une prime de 5 millions francs. Pourtant, la Gestapo écoute son téléphone et ouvre son courrier. Mais comme elle est riche et belle, ils ne font pas le lien entre cette femme aisée et le dangereux guerrier à qui ils ont affaire.

Wake, Garrow et Focca

Mais le filet se resserre et la France devient trop dangereuse pour Wake. En 1943, elle reçoit l’ordre de s’échapper à Londres, un voyage long et périlleux via l’Espagne, Gibraltar et l’Ecosse. Il lui faut six tentatives pour y arriver. A Toulouse, une patrouille française l’arrête et l’accuse – erronément – d’avoir déposé une bombe dans un cinéma. Elle résiste pendant quatre jours aux interrogatoires musclés sans rien dévoiler, même pas son vrai nom. Finalement, Guérisse vient à son secours. Il se fait passer pour son amant, et ami intime d’un ministre du régime de Vichy, et raconte à l’officier qu’elle a menti pour que son mari ne sache rien de leur liaison. Elle est libérée et peut s’échapper sur un camion de charbon. Mais en chemin, elle doit encore sauter d’un train en mouvement et des soldats allemands lui tirent dessus. Sa disparition ne passe pas inaperçue. Les Allemands attrapent et interrogèrent Focca, qui voulait encore régler des affaires financières avant de fuir aussi. Il refuse de la trahir et est exécuté.

A Londres, elle tente d’abord d’intégrer les rangs de la France libre, mais le recruteur se méfie d’elle, car elle n’est pas une vraie Française... Ce sont donc les services secrets anglais qui la recrutent, parmi les 39 femmes et 450 hommes de leur section indépendante française. Officiellement, elle et les autres agentes sont affectées à un bataillon d’infirmières volontaires, mais elle reçoit un entraînement de combattante, une nouvelle identité française (Lucienne Suzanne Carlier) et le nom de code « Sorcière ». En avril 1944, elle est parachutée en Auvergne. Son parachute se coince dans un arbre. L’agent français de contact lui dit son espoir que tous les arbres puissent porter des fruits aussi beaux. Sur quoi Wake lui répond, en français parfait, d’arrêter avec ces conneries françaises.

Fausse carte d'identité de Nancy Wake

Sa mission est de distribuer des armes au maquis et de recruter et former les résistant/e/s, avec l’objectif de renforcer le maquis auvergnat pour qu’il puisse affaiblir les forces allemandes et les distraire de la proche invasion en Normandie. Pour pouvoir collecter et cacher les équipements parachutés la nuit, il faut prendre contact avec Londres par radio. Mais le groupe de Wake a dû détruire ses codes secrets lors d’un raid allemand. Comme il est trop risqué pour les hommes de voyager à découvert, Wake prend un vélo et fait un périple de 430 km et 71 heures en terrain hostile et montagneux pour remplacer les codes. Ses camarades n’espèrent plus la revoir vivante quand elle arrive, complètement épuisée. Durant tout le trajet, elle n’a pas perdu sa concentration une seule fois, mais maintenant elle s’écroule en pleurant.

Par la suite, elle peut remplir sa mission, commande 7 000 hommes et femmes et organise d’innombrables actes de sabotage et de guérilla. Elle est une des agent/e/s les plus efficaces dans la France occupée. Entre autres, elle organise l’attaque d’un poste de la Gestapo et d’une fabrique d’armes à Montluçon et tue à mains nues une sentinelle allemande. Quand trois Françaises sont soupçonnées d’être des espionnes pour les Allemands, elle les interroge elle-même, en libérant deux qui s’avèrent innocentes et condamnant la troisième au peloton d’exécution. Elle dira plus tard : « Je n’étais pas une très gentille personne. Mais ça ne m’a pas coupé l’appétit. Après tout, elle a eu une mort facile. Elle n’allait pas souffrir, contrairement à ce qui me serait arrivé à sa place. Et si je l’avais laissée partir et elle aurait trahi le maquis aux Allemands, comment aurais-je pu faire face aux familles des maquisards qu’on aurait perdus ainsi ? C’était la seule bonne chose à faire ».

Nancy Wake

Elle gagne le respect de ses troupes non seulement avec ses exploits guerriers, mais aussi en fumant des cigares et en buvant et saoulant l’un ou l’autre d’entre eux. Des hommes qui rechignent à leur devoir d’aller chercher de l’eau sont « motivés » par un seau vidé sur leur tête. Dans les années 1980, une série télé consacrée à sa vie dans la résistance prendra certaines libertés avec la vérité, ce qu’elle commentera ainsi : « Nom d’une pipe, pourquoi aurais-je fait des œufs avec du bacon pour mes hommes ? Il n’y avait pas d’œufs à trouver pour tout l’or du monde, et même s’il y en avait, pourquoi aurais-je dû les cuire moi-même si j’avais des hommes pour ça ? » La vie au maquis est dure : les résistant/e/s doivent se déplacer en permanence, ne peuvent dormir que rarement et doivent se méfier de tout le monde. Mais même au maquis, elle ne renonce pas à certaines douceurs, entre autres son petit coussin en soie et son rouge à lèvres Chanel qu’elle amène partout. Par ailleurs, elle refuse toutes les avances de ses camarades résistants. Henri Tardivat, un collègue résistant, la décrit ainsi : « Elle est la femme la plus féminine qui soit – jusqu’à ce que le combat commence et elle devient comme cinq hommes. » Sa fugacité ajouta à son mythe, car échapper et survivre n’étaient pas la règle pour les femmes résistantes.

Comme le secteur de Wake cause d’énormes soucis aux Allemands, ils décident d’en finir une fois pour toutes avec le maquis. Les maquisards ont leur quartier général sur le plateau de Chaudes-Aigues. Les SS et la Wehrmacht entourent tout le plateau avec 22 000 hommes, incluant forces aériennes et artillerie lourde. Lors de combats acharnés, les maquisards perdent une centaine de personnes, contre 1 400 Allemands tués. Et une fois de plus, Wake leur file entre les doigts.

En août 1944, Paris est libérée, et Wake mène ses troupes en célébration à Vichy. C’est ici qu’elle apprend ce qu’il est advenu de son mari. La voilà veuve et sans le sou. Elle reçoit de nombreuses médailles et devient la femme la plus décorée de la Deuxième Guerre mondiale. Après la guerre, elle tente sa chance dans la politique australienne, au Parti libéral, et rate de justesse l’élection au parlement. Cet échec, et le fait que le gouvernement australien ne se décide que très tardivement à reconnaître officiellement son courage, rendront difficile sa relation avec ce pays. Même si elle ne retourne jamais vivre en Nouvelle-Zélande, elle se considérera comme néo-zélandaise.

Nancy Wake

Elle retourne à Londres pour travailler avec les services secrets anglais et développe un anti-communisme aussi virulent qu’était son anti-nazisme. En 1957, elle épouse le pilote britannique John Forward et retourne vivre en Australie deux ans après. Une fois à la retraite, elle se met à écrire son autobiographie qui paraît en 1985 sous le titre The White Mouse. Après la mort de Forward en 1997, elle retourne à Londres, à nouveau sans le sou. D’abord, elle s’installe à l’hôtel Stafford, qui était un club pour les forces britanniques et américaines pendant la guerre. Les propriétaires l’accueillent à bras ouverts et lui permettent d’y habiter gratuitement. Tous les jours, elle prend six gin-tonic au bar où elle avait déjà bu son premier vrai drink après la guerre. Elle s’éteint à l’âge de 98 ans dans un home pour vétéran/e/s. Ses cendres seront dispersées, selon ses dernières volontés, dans un bois dans le secteur de Montluçon.

Laissons le dernier mot à cette femme courageuse : « Je déteste la guerre, mais je ne vois pas pourquoi les femmes se contenteraient de dire au revoir à leurs maris quand ils partent sur le front et de leur tricoter des bonnets. »

Pour en savoir plus :

  • Nancy Wake : La Gestapo m’appelait la souris blanche. Une Australienne au secours de la France. (autobiographie, 2004)
  • Son histoire inspira le roman et film Charlotte Gray (avec Cate Blanchett).

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