James ou Margaret ?

Que les femmes ont eu accès à l’éducation et surtout aux universités très tard dans l’histoire est un fait connu. Mais on sait moins que certaines femmes ont quand même réussi à s’introduire en catimini dans les académies pour obtenir un accès au savoir et pour apporter leur pierre à l’édifice du savoir. L’une d’entre elles fut connue durant la plus grande partie de sa vie sous le nom de James Miranda Stuart Barry.

Margaret Ann Bulkley, deuxième enfant de Jeremiah et Mary-Ann Bulkley, la soeur du peintre irlandais James Barry, est née vers 1789 à Cork, en Irlande. La famille est modeste, et quand son grand frère John veut se marier au-dessus de sa classe, le père Jeremiah contracte des dettes qui le mèneront à la faillite. Jeremiah finit en prison, laissant Mary-Ann et Margaret sans le sou. Elles s’installent à Londres où elles espèrent être prises sous l’aile de l’illustre oncle peintre. Mais celui-ci ne semble pas avoir assez d’argent pour payer une dot à Margaret, ce qui exclut l’option de mariage pour elle. Mais il est prêt à investir dans son éducation, pour qu’elle puisse elle-même subvenir à ses besoins. Seul problème : comment surmonter l’exclusion des femmes de toute éducation formelle ?

Barry senior concocte alors un plan avec deux de ses amis progressistes, le docteur Edward Fryers et le général révolutionnaire vénézuélien Francisco de Miranda. Ce plan est détruit par le départ de Miranda vers ses combats pour la liberté du Venezuela en 1805 et la mort subite de Barry senior l’année suivante. Mais au moins, l’héritage de l’oncle Barry permet aux deux femmes de survivre pendant trois ans à Londres et de préparer leur grand coup. Margaret travaille à temps partiel comme tutrice, a accès à la bibliothèque conséquente de Miranda et prend des leçons privées chez le docteur Fryers. Il existe plusieurs théories expliquant pourquoi Margaret opte finalement non pour une formation en tant que gouvernante, seule possibilité viable de travail rémunéré pour une femme de son époque et de sa classe, mais pour la médecine. La plus probable est que Miranda lui a proposé de suivre des études déguisée en homme pour, une fois diplômée, venir pratiquer ce métier en tant que femme au Venezuela (comme Miranda fut capturé juste au moment où Barry obtint son diplôme, cette voie lui fut fermée). En tout cas, cette décision entraîne pour Margaret 56 ans de vie en tant qu’homme, sans jamais être découverte.

Margaret et sa mère embarquent sur un bateau vers Edimbourg en 1809, laissant derrière elles leur vie antérieure. A bord, Margaret joue déjà le rôle de James Barry, neveu de Mme Bulkley, qui l’accompagne en voyage et assure son confort. Une fois en Ecosse, le jeune homme s’inscrit à l’université d’Edimbourg en littérature et médecine. Il se rajeunit pour expliquer son apparence imberbe et sa petite taille, ainsi que sa voix aigüe. Barry se fait remarquer par son talent pour la médecine et la rapidité avec laquelle il parcourt ses études. Il écrit sa thèse sur l’hernie inguinale et obtient son diplôme en 1812, puis complète sa formation pratique à Londres. Pendant ses études, il prend connaissance des derniers progrès de la médecine et les intègre dans sa pratique, notamment l’hygiène comme base d’une bonne santé.

S’imposer en tant qu’homme n’est pas facile pour une jeune fille de famille modeste. Barry développe un caractère belliqueux et entêté. On dit qu’il s’est battu en duel à plusieurs reprises suite à des remarques sur sa voix, son apparence ou ses compétences professionnelles. Il lui est aussi arrivé de chercher le conflit avec ses supérieurs. D’un autre côté, il a su montrer de la compassion avec ses patient/e/s et s’insurger contre toute souffrance inutile. Il vivait une vie simple (étant végétarien, ne buvant pas d’alcool et emmenant partout en voyage une chèvre pour du lait frais) et solitaire, entouré seulement par un serviteur noir et ses chiens.

James Barry

Après l’université, Barry choisit un deuxième domaine fermé aux femmes pour exercer son métier : l’armée. En 1813, il réussit son examen au Royal College of Surgeons of England pour devenir assistant médical dans l’armée britannique. Personne ne sait comment il arrive à contourner l’examen médical obligatoire pour toutes les recrues. Son premier poste est celui d’assistant chirurgien à Chelsea, puis à Plymouth où il obtient sa première promotion. Bientôt il est assigné à un poste en Afrique du Sud, toujours grimpant sur l’échelle de sa carrière. Quand il arrive à Cape Town en 1815, il améliore non seulement les soins de santé pour les soldats et citoyen/ne/s britanniques, mais pour toute la population.

Pour cela, Barry a le soutien du gouverneur de la colonie, dont il a sauvé la fille. De mauvaises langues insinuent qu’il a une relation avec le gouverneur. Il installe des systèmes d’eau salubre et réforme le traitement médical arriéré, qui comprend l’importation de remèdes « miraculeux » de composition douteuse faisant souvent plus de mal que de bien. Lors de ses inspections des prisons, il demande directement aux prisonniers noirs comment les gardes les traitent et si les conditions en cellule sont vivables. Pour lui, tout le monde, femmes et hommes, blancs et noirs, soldats et civils, doivent avoir accès à la santé. Tout au long de sa carrière, son approche moderne et scientifique de la médecine lui attire des ennemis ; mais il ne se laisse pas décourager et sauve des nombreuses vies, directement par ses traitements et indirectement par ses réformes. Un de ses exploits médicaux est la toute première césarienne dans le monde anglophone, où enfant et mère survivent à l’opération. Par gratitude, les parents baptisent leur nouveau-né James Barry Munnik. Cette première ainsi que ses autres interventions font baisser la mortalité dans les hôpitaux qu’il gère et lui donnent une bonne réputation.

En 1828, il quitte l’Afrique du Sud, d’abord pour l’île Maurice, puis Trinidad et Saint-Hélène où il continue à appliquer ses réformes hygiénistes et médicales. Entre autres, il introduit la poire dans le menu des soldats. A Saint-Hélène, il combat une épidémie de dysenterie par une meilleure alimentation. Il devient inspecteur général des hôpitaux, le grade le plus élevé pour un médecin dans l’armée britannique, mais perd son titre suite à des embrouilles politiques. Dans ses différents postes dans les Caraïbes, il se concentre sur la gestion hospitalière pour améliorer la santé des troupes. Il y attrape la fièvre jaune et est renvoyé en congé de convalescence en Angleterre en 1845. L’année suivante le voit à Malte, où il combat une épidémie de choléra grâce à des nouveaux protocoles d’hygiène. Ses découvertes et avancées sont publiées dans plusieurs journaux médicaux. Il reste cinq ans à Malte avant de s’installer à Corfou où il reçoit de nouveau le grade d’inspecteur général des hôpitaux. Il y est responsable de l’accueil des soldats blessés dans la Guerre de Crimée (1854-1856) et croise Florence Nightingale. Après la mort de Barry, Nightingale raconte qu’elle a eue une altercation avec Barry, qui l’a critiquée en public d’une manière très brutale. Pour elle, Barry était « la créature la plus dure que je n’ai jamais rencontrée ».

James Barry avec son servant

Son dernier poste est au Canada. Après des années dans les tropiques, il ne supporte pas le climat et tombe de plus en plus malade. Il arrive encore à instaurer des cuisines qui permettent aux soldats de préparer des repas frais, ainsi que des quartiers séparés pour les soldats mariés. Mais son état de santé l’empêche finalement de travailler. Il attrape une bronchite qui ne veut pas guérir. Ses supérieurs le congédient en 1864 à mi-solde quelques mois avant qu’il n’ait acquis des droits à une pleine pension. James Barry retourne en Angleterre et tente de se faire réengager, sans succès. Il meurt l’année suivante de dysenterie. Il n’a pas fait de testament, mais quand il a été très malade de la fièvre jaune, il a laissé des instructions très claires pour son futur décès : elles stipulent que son corps ne peut pas être examiné et doit être enterré dans les vêtements qu’il porte au moment de sa mort.

La servante qui a dû préparer son corps pour l’enterrement n’a pas respecté ces consignes. Elle a constaté alors que le docteur Barry était en fait une femme. Quand les autorités en ont pris connaissance – après l’enterrement militaire avec tous les honneurs - un collègue écrivit à ses supérieurs qu’il connaissait Barry depuis des années et l’avait même soigné lors de ses dernières semaines de maladie, mais qu’il n’avait jamais soupçonné qu’il pouvait s’agir d’une femme. Il émit l’hypothèse que Barry était, comme on disait à l’époque, un hermaphrodite, donc une personne avec des caractéristiques sexuelles féminines et masculines à la fois.

Trois semaines après la mort de Barry, des rumeurs faisaient le tour des journaux à scandale : un des médecins les plus gradés de l’armée était une femme ! Comme c’est souvent le cas quand des secrets surprenants sont dévoilés, les gens qui « avaient toujours su » se multiplièrent. Les quelques amis de Barry, par contre, dirent qu’ils n’avaient jamais eu le moindre soupçon que leur ami n’était pas un homme. Pour éviter le scandale, l’armée scella son dossier pendant 100 ans. Ce qui laissa toute la place aux romans à l’eau de rose, qui attribuèrent des motivations romantiques au docteur Barry pour passer sa vie déguisé en homme. D’autres auteurs défendirent l’hypothèse que Barry était une féministe qui avait suivi la seule route lui permettant d’accéder à la profession de son choix. A partir des années 1950, des historien/ne/s se sont penché/e/s sur son cas, des documents d’époque à l’appui, et ont retracé sa vie. Mais comme aucune autopsie n’avait été faite à sa mort et qu’il avait été enterré rapidement à cause de sa maladie contagieuse, il est impossible de déterminer avec certitude si Barry était une femme, une personne intersexe ou transgenre. Barry reste enterré sous son nom d’homme au cimetière de Kensal Green à Londres.

L’histoire extraordinaire de James Barry continue à intriguer les artistes encore aujourd’hui. Son nom est le seul nom masculin qui apparaît sur l’installation féministe phare des années 1970, « The Dinner Party » de Judy Chicago. Plusieurs romans historiques, des pièces de théâtre et des téléfilms lui ont été également consacrés.

Pour en savoir plus

  • Le film « Heaven and Earth » par Marleen Gorris (le nom du film se réfère à une colonie de lépreux que Barry fonda en Afrique du Sud)
  • Rachel Holmes : Scanty Particulars : The Scandalous Life and Astonishing Secret of Queen Victoria’s Most Eminent Military Doctor (la meilleure biographie de Barry), 2003
  • Hercules Michael du Preez : Dr James Barry : The early years revealed (article scientifique), 2008

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