Journaliste contre millionnaire : 1-0

Parfois, les mots peuvent renverser des empires, même économiques. C’est ce qu’a accompli notre femme rebelle du mois, elle qui manipulait la plume comme une arme. Ida Tarbell a non seulement à son actif la chute du monopole de la Standard Oil Company, mais elle a, par la même occasion, créé un nouveau genre littéraire : le journalisme d’enquête.

Ida Tarbell

Pourtant, sa naissance en 1857 dans une maison en rondins dans les régions pétrolifères de la Pennsylvanie ne l’a pas prédestinée à se mesurer à l’homme d’affaire le plus connu et le plus riche de son époque. Fille de deux enseignants – son père est aussi menuisier de formation - elle grandit d’abord dans la maison de ses grand-parents ; ce n’est que plus tard que ses parents auront les moyens de construire leur propre maison à Titusville. Son père produit des réservoirs de pétrole en bois pour les nombreux producteurs locaux, et plus tard, il se lance dans la production et la raffinerie pétrolière, avec succès, permettant à la famille de vivre désormais dans le confort et le luxe. Mais sa petite entreprise connaît des difficultés quand les compagnies de chemins de fer et la Standard Oil Company s’allient et écrasent les petits producteurs. Ceux-ci ont le choix entre vendre leurs entreprises à la Standard Oil ou entrer en concurrence avec elle. Dans un tel combat entre David et Goliath, les petits ne peuvent que perdre. Par conséquent, la Standard Oil devient propriétaire de 85% des raffineries de la région pétrolière. Ida vit alors en première ligne ce qui sera plus tard son sujet de prédilection : l’impact néfaste sur l’économie et toute la communauté des entreprises qui deviennent trop grandes et trop puissantes.

A l’école, Ida est première de classe. Elle continue des études de biologie au Allegheny College où elle est diplômée en 1880, la seule femme de sa classe. Elle s’engage dans le mouvement pour le droit de vote des femmes et décide de ne jamais se marier, pour pouvoir se consacrer à sa carrière. Après l’université, elle travaille d’abord comme enseignante en Ohio, où elle donne cours en botanique, géologie, géométrie et trigonométrie. Mais elle préfère l’écriture à l’enseignement, et après deux ans, elle retourne en Pennsylvanie pour écrire pour le journal The Chatauquan, une publication d’un mouvement pour l’éducation populaire. Elle rédige de nombreux articles sur une large panoplie de sujets et devient éditrice responsable. Cette première expérience lui confère un style accessible et instructif, ainsi que la capacité d’organiser l’information.

Ida Tarbell

En 1890, elle s’installe à Paris pour étudier à la Sorbonne et au Collège de France et écrire une biographie de Jeanne Marie Phlippon Roland, une girondiste influente lors de la Révolution française qui tenait un salon de renom. Son hypothèse de départ est que les femmes apportent compassion et modération en politique, mais elle doit conclure que Mme Roland s’est comportée exactement comme les hommes de son temps. Cette conclusion inattendue la marque et la révèle comme une analyste capable de reconnaître ses erreurs et de présenter les faits de manière équilibrée, même quand ceux-ci ne confirment pas ses opinions. Peut-être est-ce aussi cette découverte qui lui fait changer d’avis sur le suffrage des femmes, car dans la deuxième moitié de sa vie, elle se détourne du mouvement suffragiste et proclame que les femmes ont beaucoup à apporter à la sphère privée, mais rien à la sphère publique.

Tarbell finance son séjour en écrivant de nombreux articles sur la ville-lumière et attire ainsi l’attention de l’éditeur Samuel MacClure, qui l’engage pour son magazine. Elle écrit une série d’articles sur la vie de Napoléon qui connaît un succès public, mais la valeur de cette journaliste se manifestera avec son grand projet suivant : une série d’articles retraçant la biographie de Abraham Lincoln. Pour pouvoir reconstituer son enfance et jeunesse, elle parcourt des régions éloignées du Kentucky et de l’Illinois pour dégoter des nouvelles sources. La série double le tirage du MacClure’s Magazine, est publiée en livre best-seller et apporte à Tarbell une renommée nationale.

The History of the Standard Oil Company

Enhardie par ces premiers succès, elle s’attaque à un plus gros gibier : John D. Rockefeller, l’homme le plus riche des Etats-Unis. Au moment de son enquête, Rockefeller n’est plus actif dans son empire d’entreprises et se consacre à la philanthropie. Mais Tarbell fouille dans le passé et déterre l’histoire de la richesse de cet homme, qu’elle dépeint comme avide d’argent et de pouvoir. Sans jamais le rencontrer en personne, se basant uniquement sur de nombreux documents et entretiens, elle fait le premier portrait – peu flatteur - d’un PDG et déclenche un scandale qui mène à la chute de l’empire Rockefeller. S’attaquer à un multimillionnaire n’est pas sans risque, et le père de Tarbell l’avertit des possibles représailles. Mais il faudrait plus que cela pour arrêter une femme déterminée.

Tarbell commence son enquête approfondie par une interview avec Henry Rogers, le directeur de la Standard Oil Company, la plus grande raffinerie pétrolière du monde. Celui-ci croit sans doute avoir affaire à une biographe peu critique et lui donne les premières pistes pour son enquête, y compris des documents internes. Il continue même à lui donner des informations après la parution des premiers articles critiques. Elle analyse les débuts de l’investissement de Rockefeller dans l’industrie pétrolière et arrive à démontrer, pas par pas, comment la Standard Oil s’est imposée par une combinaison de corruption, d’abus de pouvoir et de concurrence déloyale. Elle sillonne le pays entier pour découvrir dans les archives des détails croustillants sur cette ascension, en rassemblant de nombreux incidents isolés en un tableau condamnant des monopoles économiques et de la course pour le profit.

Ida Tarbell

Pour cela, elle doit traiter des centaines de milliers de pages de documents publics et internes et s’entretenir avec des (ex-)employés de la Standard Oil et de ses concurrents, des fonctionnaires, économistes et avocats, pour comprendre le fonctionnement de cette grande machine à faire de l’argent. Ce n’est pas seulement l’étendue de sa recherche qui est impressionnante, mais aussi sa capacité à digérer cette myriade d’informations, comprendre les méthodes compliquées de Rockefeller et les distiller dans un texte éloquent et compréhensible pour le grand public. Elle n’a qu’un seul assistant pour l’aider dans ce travail de titans, et entre 1902 et 1904, ses découvertes sont publiées en 19 épisodes (puis dans un live en deux tomes, The History of the Standard Oil Company) que le public attend avec impatience dans tout le pays. Sa série ne condamne pas complètement Rockefeller, mais analyse méticuleusement ses méthodes illégales pour monopoliser l’industrie du pétrole, tout en reconnaissant ses qualités.

Ses découvertes provoquent un tremblement de terre politique : jamais les manigances d’une entreprise n’ont été dévoilées au grand public, avec tous leurs impacts négatifs, de la hausse des prix à la destruction des petites entreprises et de leurs emplois. Les conglomérats industriels de plus en plus grands inquiètent les petites gens, et le projet de Tarbell s’inscrit dans une mouvance, l’Ère progressiste. La période entre 1890 et 1920 est marquée par de l’activisme politique et des réformes sociales pour mettre un terme à la corruption du gouvernement, créer les conditions d’une compétition économique équitable et la protection des consommateurs/trices et pour promouvoir la démocratie directe. Le suffrage des femmes fait partie des revendications, tout comme la prohibition de l’alcool, la modernisation par la science et les droits des travailleurs/euses. Tarbell s’en prend non au capitalisme en soi, mais à la négligence totale de toute éthique par les grands conglomérats, à l’exemple de la Standard Oil. Rockefeller la nommera « cette femme vénéneuse » et refusera de répondre aux critiques.

La colère publique ne se fait pas attendre. La pression est telle qu’en 1911, la Cour suprême condamne la Standard Oil pour violation de la loi Sherman contre les monopoles et casse le conglomérat en plus de trente moins grandes entreprises, dont Exxon, Chevron et d’autres qui existent toujours. Un grand nombre de journalistes s’inspireront du succès des articles de Tarbell pour s’attaquer à d’autres conglomérats. Sa technique d’enquête consistant à passer au peigne fin de nombreux documents pour trouver des pièces de mosaïque d’un système secret d’abus de pouvoir reçoit le nom peu flatteur « muckraking » (ratisser la boue) en 1906. Tarbell se défendra toujours de cette étiquette, se considérant plutôt comme historienne des entreprises.

Ida Tarbell

Suit à ce succès, elle aurait pu se reposer sur ses lauriers, mais elle refuse de devenir la figure de proue pour diverses causes ou d’accepter des titres et honneurs. Elle quitte McClure’s en 1906 pour fonder l’American Magazine, où elle continue ses recherches et ses attaques sur les monopoles et la corruption politique. Elle écrit plusieurs biographies d’hommes d’affaires et lance une série sur les droits de douane imposés sur les importations, un sujet très controversé à l’époque. Le président Wilson dit qu’« elle a démontré plus de bon sens dans ses écrits sur les douanes que n’importe quel homme que je connaisse ». Ses articles posent aussi un standard d’éthique d’entreprise, sous le titre « La règle d’or en affaires ». Pendant la Première Guerre mondiale, Tarbell lutte pour des améliorations des conditions de travail des couturières, qu’elle encourage à faire la grève. Par la suite, elle fait des tournées de conférences et écrit plusieurs biographies, dont huit livres supplémentaires sur Abraham Lincoln. Plus tard, elle participe à plusieurs comités gouvernementaux d’expertise sur la défense, le chômage et l’industrie. Son autobiographie paraît en 1939, marquée par sa modestie.

Timbre de Ida Tarbell

Tarbell mourra à l’âge de 86 ans d’une pneumonie. Mais sa mémoire reste vivante : son livre sur la Standard Oil a été cité comme cinquième sur 100 œuvres journalistiques états-uniennes les plus importantes du 20e siècle. Sa maison d’enfance est un musée, et elle est entrée au National Women’s Hall of Fame en 2000. En 2002, la poste états-unienne lance quatre timbres représentant des femmes journalistes, dont un est dédié à Ida Tarbell.

Pour en savoir plus :

  • Ida Tarbell : The History of the Standard Oil Company
  • Ida Tarbell : All in the Day’s Work (autobiographie 1939)
  • Steve Weinbert : Taking on the Trust : The Epic Battle of Ida Tarbell and John D. Rockefeller

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