Réseaux secrets et intrigues de palais

Une femme d’affaires qui réussit au 16e siècle, qui a l’oreille des rois et utilise son influence et son argent pour aider les persécuté/e/s, oui, ça existe. Elle s’appelle Gracia Nasi, et sa vie ressemble, par ses rebondissements, à un vrai roman d’aventures.

Gracia naît en 1510 à Lisbonne. Sa famille s’y est installée en 1492, quand la Reconquista des monarques catholiques, Isabelle de Castille et Fernand d’Aragon, a chassé tous les juifs de l’Espagne désormais chrétienne. La famille Nasi (hébreu pour « prince »), des banquiers, a d’excellents rapports avec de nombreuses familles de renom. L’exil les affecte profondément, mais leur sentiment de trahison est encore plus grand quand les autorités portugaises les forcent, après cinq ans, à se convertir au christianisme. Gracia est baptisée et reçoit le nom Beatrice de Luna Miguez, mais ses parents n’acceptent pas cette conversion forcée. Ils continuent à adhérer secrètement au judaïsme, bravant les dangers de l’Inquisition et survivant dans un milieu hautement hostile. Car le fait d’être d’origine juive peut leur coûter la vie, comme on l’a vu par exemple lors des émeutes de Lisbonne de 1506, quand des foules enragées ont abattu des milliers des juifs.

La richesse seule ne suffit pas à protéger les Nasi des terreurs de l’Inquisition. En surface, la famille vit une vie chrétienne : on va à la messe et à confesse, on observe les fêtes chrétiennes et on décore la maison avec des sculptures des saints. Apparemment, ils jouent bien leur rôle, car le frère de Gracia est accepté comme médecin à la cour royale, position réservée aux seules chrétiens. Mais en secret, les Nasi, comme d’innombrables autres nouveaux chrétiens, tentent de sauvegarder ce qu’ils peuvent de la culture et la religion juives sans être découverts, par exemple en évitant la consommation de porc et en jeûnant lors de certaines fêtes. Maintenir ces quelques bribes d’une culture complexe est déjà un grand risque, car il est pratiquement impossible de cacher ces pratiques alimentaires des serviteurs chrétiens. Des documents de l’Inquisition montrent d’ailleurs que ce sont souvent des dénonciations de serviteurs mécontents qui déclenchent un procès pour hérésie. Les conversos étaient convaincus que leur persécution était une sorte de purification du peuple juif pour préparer l’arrivée proche du messie. Il leur revenait de suivre le plus fidèlement possible les commandements divins pour leur salut éternel.

Malgré ce contexte dangereux, Gracia reçoit non seulement une éducation typique pour une femme de sa classe, mais aussi une ferme identité juive. Elle se doit bien sûr d’être préparée à assister un futur mari en mettant en valeur sa fortune par une maison irréprochable. Elle apprend la musique et les arts, les langues, les mathématiques et les compétences nécessaires pour gérer un grand ménage. Dans le même temps, elle est instruite dans les bases de la vie et de la pratique juives. Car la tradition veut que ce soit le rôle des femmes juives de transmettre à leurs enfants les coutumes et les savoirs de leur culture. Les parents de Gracia veulent s’assurer qu’elle pourra porter cette responsabilité une fois adulte. A sa naissance, cela fait déjà dix ans que les dernières synagogues ont fermé leurs portes et que les derniers rabbins sont partis. Dès lors, les pratiques clandestines des conversos, basées sur l’histoire orale, s’éloignent rapidement du calendrier et de la précision formelle des rites juifs.

A 18 ans, elle épouse Francisco/Semah Mendes Beneviste, un très riche banquier et négociant en épices exotiques. Parmi les conversos, les mariages entre familles étroitement liées sont fréquents, d’un côté pour préserver le patrimoine, de l’autre pour pouvoir mieux cacher leurs pratiques clandestines. Le couple échange ses voeux à la cathédrale de Lisbonne, avant de fêter le rituel de mariage juif en secret. Doña Gracia remplit ses devoirs de maitresse d’une maison avec des centaines de serviteurs et donne naissance à une fille, Ana/Reyna. Mais après 10 ans de mariage, elle se retrouve soudain veuve, son mari succombant à une maladie. Sur son lit de mort, Doña Gracia doit lui promettre d’enterrer sa dépouille en Terre Promise, mais pour le moment, elle se voit contrainte à l’enterrer selon le rite catholique.

Doña Gracia hérite d’une fortune exceptionnelle et d’un des empire commerciaux les plus riches et puissants d’Europe, qui s’étend dans plusieurs pays et même plusieurs continents. Le testament indique qu’elle doit co-gérer l’entreprise avec son beau-frère Diogo/Meir Mendes. Sans être préparée à cette responsabilité, à 26 ans seulement, elle prend les rênes de cette multinationale et la gère avec succès jusqu’à sa mort. Avec la Sainte Inquisition étendant son filet à capturer les crypto-juifs et -musulmans au Portugal, Doña Gracia ne s’y sent plus en sécurité et décide de partir. Elle rejoint Diogo à Anvers, avec sa fille, sa soeur cadette Brianda et deux neveux, même si elle doit laisser derrière elle une partie considérable de sa fortune. Les Pays-Bas espagnols ont une politique également répressive envers les conversos, ce que Diogo a pu expérimenter personnellement quelques années auparavant, quand il a été arrêté et libéré seulement sur intervention personnelle du roi du Portugal. Le but probable de ce déménagement est de regrouper la famille et d’organiser une fuite plus loin encore. Les Nasi doivent continuer leur mascarade chrétienne, Diogo et Brianda se marient et ont une fille.

Doña Gracia utilise sa fortune pour développer un réseau clandestin de sauvetage de juifs qui traversera toute l’Europe. Même en nouveau chrétiens, les juifs séfarades d’Espagne et de Portugal vivent constamment sous la menace d’être arrêtés pour hérésie. Son mari et son beau-frère sont déjà impliqués dans l’évacuation de juifs fortunés du Portugal. Mais Doña Gracia va plus loin, en perfectionnant le système et en permettant à nombre de juifs, indépendamment de leur fortune, de se mettre en sécurité et de se construire une nouvelle vie. Grâce à sa flottille de bateaux commerciaux qui transportent des épices d’Asie, elle arrive à sortir des juifs de Lisbonne. Ses agents commerciaux les accueillent à Anvers, Southampton ou Plymouth, les informent des consignes de sécurité et des maisons sûres, les aident à convertir leur propriété en liquide et s’occupent même de réfugiés venant en bateaux d’autres compagnies. Doña Gracia finance toute l’opération, fournit les conversos d’instructions et, si nécessaire, d’argent pour traverser les Alpes vers Venise et s’installer en Italie ou dans l’empire ottoman, en Grèce et en Turquie. Bien que la route de fuite est bien planifiée, le chemin est long et dangereux, et de nombreux fugitifs périront sur les sentiers de montagne. Cependant, une fois en terre ottomane, les juifs sont en sécurité, car le sultan les accueille à bras ouverts.

En 1542, la mort frappe de nouveau, cette fois-ci son beau-frère Diogo. Celui-ci lègue la gestion du patrimoine familial et la tutelle de sa fille à Doña Gracia, qui se retrouve soudain parmi les femmes d’affaires les plus riches de l’Europe. Ce testament crée des tensions avec sa soeur Brianda, désormais veuve, et pousse Charles Quint à tenter de s’accaparer de sa fortune en accusant feu son mari de hérésie. Doña Gracia fait preuve de sa capacité à naviguer dans les eaux troubles de la haute politique et négocie que l’accusation soit retirée contre le paiement d’une large somme. Mais sa fortune attire aussi d’autres convoitises, et Doña Gracia doit défendre son indépendance de maintes tentatives d’expropriation à la douce. En effet, de nombreux nobles tentent d’épouser sa fille pour prendre le contrôle d’une grande partie de l’entreprise familiale. Résister à ces avances n’est pas sans danger pour Doña Gracia et les siens, et en 1549, elle doit à nouveau prendre la fuite.

Bible de Ferrara

A Venise, la tension avec Brianda arrive à son comble. Celle-ci ne supporte plus de dépendre de Gracia et la trahit comme crypto-juive dans une lettre aux autorités vénitiennes. Elle la dénonce également auprès des autorités françaises, car c’est en France que se trouve investi le gros de la fortune Mendes. Doña Gracia est emprisonnée et sa fortune confisquée. Ses neveux sautent alors dans la brèche et contactent le sultan de l’empire ottoman, le concurrent de la république de Venise pour l’hégémonie navale en Méditerranée. Ils l’informent qu’une riche veuve veut s’installer avec sa fortune en Turquie, mais que les autorités vénitiennes l’en empêchent. Le sultan envoie un ambassadeur à Venise, qui négocie pendant deux ans pour obtenir sa libération. Pendant ce temps, un des neveux discute avec les Français pour récupérer au moins une partie du patrimoine Mendes. En 1550, Doña Gracia peut s’installer à Ferrara, un duché tolérant, où elle peut vivre ouvertement comme juive, pour la première fois de sa vie. C’est ici, très probablement sous son impulsion, que le tanach, un texte hébreu sacré, est traduit en ladino, la langue des juifs séfarades. Cette « Bible de Ferrara » lui est dédiée, tout comme le livre Consolation pour les Tribulations d’Israël par Samuel Usque, qui inclut des récits sur les efforts de Doña Gracia pour aider et sauver des juifs.

En 1553, Doña Gracia peut enfin s’installer à Istanbul et investit une partie de sa fortune dans la construction d’écoles juives et de synagogues pour aider les réfugiés conversos à retrouver leur culture et leur foi. Une de ces synagogues porte son nom encore aujourd’hui (« la Señora »). C’est à Istanbul aussi qu’elle donne en mariage sa fille à Don Joseph Nasi, un de ses neveux, qui deviendra duc de Naxos et diplomate à la cour ottomane et sera son meilleur allié dans son projet d’aider les juifs.

Autodafé

1556 apporte une affreuse nouvelle : le nouveau pape Paul IV, ancien inquisiteur, veut nettoyer son Etat pontifical de tous les conversos et fait arrêter et torturer les membres de la communauté de nouveaux chrétiens d’Ancône, une centaine de personnes, y compris les représentants du comptoir Mendes. Doña Gracia demande aussitôt au sultan d’intervenir. Sa demande de libérer les juifs et de leur restituer leurs propriétés est ignorée, et 24 conversos meurent sur le bûcher. Pour protester et prévenir d’autres massacres, elle organise un boycott commercial de tous les marchands juifs du monde contre le port d’Ancône. Pour cela, elle utilise aussi des tactiques frontales, citant devant elle des marchands et représentants de synagogues pas encore acquis à sa cause et les menaçant de leur retirer son soutien économique. Malheureusement, à cause de la crainte de représailles de certains, cette toute nouvelle forme d’action directe ne porte pas de fruits. C’est la première fois qu’un effort politique et économique concerté des juifs vise ouvertement la défense des intérêts du peuple.

Après des longues années de lobbying, comme on dirait aujourd’hui, Doña Gracia obtient une faveur du sultan Soliman le Magnifique. En échange de la garantie d’augmenter substantiellement les revenus d’impôts annuels, il lui arrenta à long terme la région de Tibériade en Galilée, avec un statut de quasi autonomie à la clé. Cette région est dévastée, mais l’idée de Doña Gracia est de reconstruire l’infrastructure et d’installer les réfugies séfarades en Terre Promise pour y faire renaître une communauté et une culture juives.

Timbre de Gracia Nasi

Cette première tentative « sioniste » avant son temps finit par échouer, peut-être à cause de la résistance de la population locale arabe, peut-être parce que Doña Gracia ne peut pas la soutenir par-delà la tombe. On sait peu de choses de ses dernières années. Elle décède à Istanbul en 1569 et est rapidement oubliée. C’est seulement depuis une quinzaine d’années que des efforts de recherche et de mémoire sortent cette femme courageuse de l’ombre. Des expositions et conférences, ainsi qu’un musée à Tibériade, célèbrent sa vie, la Ville de New York a mis en place une « Journée de Doña Gracia », un vin italien porte son nom et Israël la commémore sur un timbre et une médaille.

Pour en savoir plus

http://www.donagracia.com/pages/he/...


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