La générale Mama t’allas

C’est en 1983, lors de la Deuxième rencontre des mouvements et organisations d’Amérique qui eut lieu à Tiahuanacu, en Bolivie, que la date du 5 septembre fut choisie comme Journée internationale des femmes indigènes. Depuis, chaque année, des femmes de par le monde célèbrent leurs luttes pour survivre et transmettre leurs cultures. C’est une occasion de rappeler la double discrimination qui les opprime, en tant que femmes et en tant qu’indigènes. Trop souvent, elles se voient exclues de l’accès à la terre, à l’éducation et aux soins de santé, quand elles ne sont pas victimes de génocide, de stérilisations forcées et de commandos paramilitaires. Mais pourquoi avoir choisi le 5 septembre ? Parce que c’est la date de décès de notre femme indigène rebelle du mois.

Bartolina Sisa est née entre 1750 et 1753 à Q’ara Qhatu ou à Sulkawi, selon différentes sources, dans la Vice-royauté du Río de la Plata, dans ce qui est aujourd’hui la Bolivie. Ses parents Josefa Vargas et José Sisa étaient des Aymaras d’origine du Haut-Pérou. Ils produisaient du tissu et cultivaient sur un lopin de terre de la feuille de coca qui jouait – et joue toujours - un rôle central dans la culture andine, comme plante sacrée et comme stimulant. Au moment de la naissance de Bartolina, la région était sous le contrôle des Espagnols, qui exploitaient les communautés indigènes.

Au départ, le système d’encomienda, que les Espagnols imposèrent aux populations indigènes partout dans le Nouveau Monde, visait la christianisation et la collecte d’un tribut. Ce système était ouvert aux abus, et les colons espagnols s’enrichissaient sur le dos des indigènes. Au 16e siècle, ils avaient découvert des filons importants d’argent dans le haut-plateau andin. Les Espagnols firent travailler les indigènes aymara et quechua dans les champs et dans les mines sans aucune rémunération. En plus de ce travail forcé, les indigènes étaient victimes de violences et subissaient des conditions de travail extrêmement difficiles et – pour les mines – dangereuses. Le remplacement de cultures et bétail indigènes par des importations d’Europe condamna les cultures vivrières traditionnelles et causa des famines, avec pour conséquence le déclin des populations indigènes.

Bartolina Sisa et Tupac Katari

Peu après la naissance de Bartolina, la famille Sisa s’installe en ville pour échapper à l’exploitation des régions rurales. Bartolina se lance dans le commerce de coca. Cette activité la fait voyager de village en village, et ce sont ces rencontres qui lui permettent de prendre conscience de l’envergure de l’exploitation de son peuple. Bientôt, elle maitrise son métier et devient indépendante économiquement. Les historien/ne/s la décrivent comme belle et intelligente, maitrisant le fusil et montant à cheval. Elle rencontre et épouse Julián Apaza, un autre commerçant de coca qui a déjà fait deux ans de travail forcé dans une mine à Oruru. Le jeune couple aura quatre enfants, trois garçons et une fille.

Bartolina Sisa a donc des très bonnes raisons quand elle rejoint avec son mari la rébellion de Túpac Amaru II. Ce cacique de Cuzco déclenche en 1780 ce qui est d’abord une révolte contre les impôts importants et se transforme rapidement en la plus grande rébellion anticolonialiste en Amérique latine avant les guerres d’indépendance. Après quelques victoires initiales, ce soulèvement perd le soutien de la population créole blanche, probablement à cause de massacres des colons espagnols. Túpac Amaru II sera finalement trahi par deux de ses officiers, capturé par les Espagnols puis écartelé et décapité à Cuzco en mai 1781.

Quand Julián entend parler de cette rébellion et de ses premiers succès, il décide de prendre un nom de guerre et de lutter contre les Espagnols pour libérer son peuple. Il s’appelle désormais Túpac Katari et lève une armée de 40 000 hommes, grâce aux nombreux contacts que lui et son épouse ont établis dans les villages. En mars 1781, la lutte commence, avec le siège de plusieurs villes. Tandis que les Espagnols se procurent les meilleures armes, les troupes indigènes sont supérieures en nombre – trois mois après le début des combats, ils sont quelque 80 000 hommes et femmes. Túpac Katari mène le siège à El Alto, Bartolina Sisa guide les troupes à Pampahasi. Quand le corregidor Sebastian Segurola comprend qu’il a affaire à une femme, il envoie ses troupes à Pampahasi. Mais Bartolina Sisa résiste et remporte une première victoire. Les troupes indigènes ont bientôt le contrôle des campagnes, laissant une enclave urbaine sous contrôle espagnol : La Paz.

Suite à ces premiers triomphes, Túpac Amaru II nomme Túpac Katari son « viceroy », et Bartolina Sisa était désormais connue comme la « virreyna » de l’Inca. Ce titre, elle le doit non pas à son époux, mais à ses propres mérites militaires et de leadership, comme on dirait aujourd’hui. Les Aymaras l’ont appelée aussi Mama t’allas, un titre réservé aux femmes guerrières qui ont pris une place égale parmi les hommes. En effet, elle était aux commandes de l’armée indigène à pied d’égalité avec son mari.

Après trois mois de siège, les troupes espagnoles sont affaiblies par la faim et les maladies. Plusieurs villes tombent aux mains des indigènes, qui attaquent par la suite La Paz. Des renforts espagnols venant de Lima brisent le siège le 30 juin 1781. Les troupes indigènes se replient sans résistance et les Espagnols leur promettent l’impunité si les leaders de la rébellion leur sont livrés. Des rumeurs courent partout que la résistance indigène est écrasée. Mais Bartolina Sisa ne baisse pas les bras. Infatigablement, elle sillonne les villages pour rameuter des guerriers. Elle se déplace de El Alto à Pampahasi mais est trahie et capturée sur le chemin. Ses co-combattants l’envoient comme prisonnière de guerre aux Espagnols à La Paz, mais l’impunité promise ne leur est pas accordée.

Indigenas de l'association Bartolina Sisa

Interrogée sous la torture, Bartolina Sisa est ne révèle aucune information militaire. Túpac Katari tente de la libérer à plusieurs reprises, à main armée ou par la négociation. Il propose même de prendre sa place pour la délivrer, mais les Espagnols font la sourde oreille. Ils savent que des renforts supplémentaires sont en route depuis Buenos-Aires. Ceux-ci arrivent le 17 octobre et, par leur supériorité en armes, dispersent les troupes indigènes, malgré leur vaillante résistance. Le 2 novembre, Túpac Katari est capturé, et Bartolina Sisa doit assister à son écartèlement.

Pour Bartolina Sisa, il n’y a pas non plus d’impunité. Par la fin que lui réserve son antagoniste Segurola, on voit qu’il s’agissait de la punir non seulement pour avoir lutté contre le colonisateur, mais aussi pour avoir transgressé les normes de la féminité. Le 5 septembre 1782, elle est condamnée à mort. On l’humilie en l’exposant nue sur un âne, on la bastonne et viole en public avant de l’attacher à la queue d’un cheval qui la traîne derrière lui jusqu’à ce qu’elle meure. Après sa mort, les Espagnols découpent son corps en morceaux, exposent sa tête et envoient ses membres dans différents villages pour mieux intimider les indigènes.

Mais Bartolina Sisa ne sera jamais oubliée. Son exemple inspirera de nombreuses communautés indigènes en Bolivie, au Chili, au Pérou et en Argentine, pour résister à leur colonisation et leur exploitation qui continuent encore aujourd’hui. Non seulement la date de sa mort sert de Journée internationale des femmes indigènes, mais de nombreuses écoles portent son nom en son honneur, tout comme une importante ONG de femmes boliviennes. En 2005, le Congrès national de Bolivie l’a nommée héroïne nationale.

Pour en savoir plus :

  • Marina Ari Bartolina Sisa — La generala aymara y la equidad de género. La Paz, 2003.

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