Violences homophobes à Bruxelles : idées reçues et réalités

Alors même que la Belgique est l’un des pays au monde où les droits des homosexuel/le/s sont les plus avancés (mariage, adoption, PMA, loi anti-discrimination...), Bruxelles – ou plutôt le centre-ville - a plutôt mauvaise réputation pour ce qui concerne les violences homophobes. Cela va de l’insulte ou de la moquerie jusqu’à la violence physique, en passant par les dégradations de biens ou le vol liés avec l’orientation sexuelle de la victime. Ces faits existent, mais ils font aussi l’objet de beaucoup de fantasmes.

Qu’en est-il en réalité ? Qui sont les auteurs ? Qui sont les victimes ? Que fait la police ? Plutôt que de se lancer dans une bataille de chiffres, la chercheuse Heleen Huysentruyt (1) a choisi de mener une enquête approfondie dans le quartier homosexuel de la capitale (2), en interrogeant longuement 111 personnes, hommes, femmes, de tous âges et de toutes origines, habitant le quartier, y travaillant ou le fréquentant pour leurs sorties. Ces personnes lui ont raconté des incidents qui leur étaient arrivés personnellement, dont ils/elles ont été témoins ou dont ils/elles ont entendu parler (par des ami/e/s, les médias...). Elle a mis en parallèle les réalités de ces violences et les représentations que s’en font les personnes interrogées – et cela ne correspond pas toujours.

Ainsi, les lieux et les moments jugés comme les plus insécurisants ne sont pas forcément ceux où le plus d’agressions ont réellement lieu. Il en est de même pour les auteurs. Dans la représentation des participant/e/s, l’agresseur potentiel est vu comme un jeune Nord-Africain, de milieu défavorisé et agissant de préférence en groupe, alors que la réalité est beaucoup plus nuancée : selon qu’il s’agisse de violences verbales ou physiques, matérielles ou sexuelles, selon que la victime soit un homme ou une femme, les auteurs ne sont pas les mêmes. Selon les descriptions données par les participant/e/s – descriptions elles-mêmes sans doute liées à des stéréotypes - les hommes blancs sont plutôt agressés par des personnes d’allure « arabe » et les femmes par des hommes à l’aspect « européen ». La violence verbale est plus souvent l’œuvre d’auteurs isolés tandis que la violence physique se passe plutôt en groupe. Les agresseurs ont tout de même un trait commun : en majorité écrasante, ils sont masculins, et plutôt jeunes.

A noter aussi les différences d’interprétation du comportement des agresseurs : très significativement, les actes d’auteurs de minorités ethniques sont interprétés en terme de « culture » ou de « religion », alors que ceux d’hommes blancs sont interprétés en termes individuels et psychologiques (problème mental, abus d’alcool ou de drogue...).

Heleen Huysentruyt a le mérite de prendre en compte d’autres variables relatives aux victimes que la seule orientation sexuelle, comme le genre, l’âge, l’origine ou le milieu socio-économique. Ainsi , dans un milieu LGBT largement dominé par les « G » blancs, les violences lesbophobes et racistes – y compris à l’intérieur même du milieu homosexuel – sont largement sous-estimées, y compris par les associations présentes dans la quartier et elles aussi dominées par les gays. Les femmes comme les gays des minorités ethniques rapportent par exemple beaucoup d’agressivité de la part des portiers à l’entrée des bars, sauf quand ils/elles sont accompagné/e/s de gays blancs ou sont personnellement connu/e/s de ces portiers.

Un autre fossé entre représentation et réalité concerne la police. Si les membres des minorités ethniques ont tendance à s’en méfier, les homosexuel/le/s blanc/he/s lui expriment une grande confiance, alors même que les expériences rapportées sont plutôt négatives, aggravant l’impact des violences : mauvais accueil, plainte pas prise au sérieux et même dans un cas, refus de noter la description de l’agresseur ! Ceux qui se sont plaints au Comité P attendent toujours une réponse. Par contre, les personnes qui se sont adressées au Centre pour l’Egalité des Chances ont été nettement mieux reçues.

Un point qui nous intéresse particulièrement concerne les réaction des victimes. Dans les cas relevés dans l’étude, la stratégie la plus efficace pour faire cesser une agression est l’appel à l’aide de tiers. Sans même attendre la réaction – ou non – de ceux-ci, les agresseurs prennent en général la fuite. A noter cependant une sorte de « fatalisme », surtout chez les victimes les plus âgées, comme s’il était « normal » de se faire insulter. D’où une série de stratégies d’adaptation – dans la façon de se présenter, de manifester des signes d’affection... - qui limitent la liberté de déplacement et de comportement.

On le voit, la définition de la violence homophobe est ici élargie à tout acte qui a lieu parce que la victime est perçue comme « holebi », ou qu’elle ne correspond pas aux stéréotypes existant dans le quartier. La violence sexiste ou basée sur l’origine ethnique, le statut socio-économique ou l’âge peuvent donc rentrer dans cette définition, y compris quand elle est l’œuvre d’homosexuels eux-mêmes.

Lutter efficacement contre ce phénomène implique donc une prise en compte de ces autres facteurs. « Si nous voulons créer un contexte où la violence homophobe contre tous les LGBT est moins probable, il faut travailler sur toutes les relations de pouvoir inégal qui jouent un rôle dans le développement de la violence », écrit l’auteure en conclusion. Une approche intersectionnelle – celle que Garance pratique d’ailleurs depuis toujours - s’impose donc, contre les discours réducteurs qui s’imposent trop souvent en ce moment. Une étude salutaire.

De contekst van homofoob geweld in de publieke ruimte. Een etnograpfisch onderzoel in het centrum van Brussel,
par Heleen Huysentruyt, Universiteit Antwerpen

(1) Avec le soutien du Steunpunt Gelijkekansenbeleid, consortium réunissant les universités flamandes :
Katholieke Universiteit Leuven
Universiteit Antwerpen
Universiteit Hasselt
Universiteit Gent
Vrije Universiteit Brussel

(2) La quartier homosexuel (surtout gay) de Bruxelles se situe au centre ville, pas loin de la Bourse et de la place Fontainas


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