L’autodéfense sous la loupe

Les recherches académiques sur l’autodéfense féminine sont rares – et plus rares encore quand il s’agit de l’autodéfense féministe. Il est d’autant plus réjouissant que le journal académique majeur traitant des violences faites aux femmes, Violence Against Women, a récemment consacré un numéro entier à ce sujet. C’est une publication riche, même si elle reste focalisée sur les pratiques et débats états-uniens. Petit compte-rendu.

La question qui intéresse le plus Garance et ses amiEs est évidemment de savoir si l’autodéfense féministe, ça marche. Jocelyn Hollander y répond grâce à son enquête auprès d’étudiantes d’université. Un groupe a suivi un cours d’autodéfense féministe, tandis qu’un groupe de contrôle n’a pas reçu ce type de formation. Hollander les a suivies pendant un an et a observé que les étudiantes passées par la case autodéfense étaient non seulement plus convaincues de leurs capacités de résister à des agressions sexuelles, mais étaient moins souvent confrontées à ce type de situation que celles du groupe de contrôle.

Dans la même veine, Jongyeon Tark et Gary Kleck ont examiné une des philosophies de base de l’autodéfense pour femmes : en cas d’agression, faire quelque chose est toujours mieux que de ne rien faire. Sur base d’un échantillon représentatif de victimisation, ils ont analysé les conséquences d’une éventuelle résistance des victimes en cas d’agression sexuelle. Et surprise : toutes les formes de résistance, des plus douces (dire non, fuir, chercher de l’aide...) aux plus fortes (crier, frapper...) augmentent les chances de mettre un terme à l’agression. De plus, en contradiction avec maintes idées reçues de sagesse populaire, la résistance n’a pas pour conséquences une éventuelle escalade de la violence ni des blessures plus graves pour les victimes. Cet article est complété par des réflexions personnelles et professionnelles sur la question de la résistance des victimes dans la recherche sur les violences, rédigées par une autre chercheuse prolifique dans le domaine, Sarah Ullman.

Pour des praticiennes comme nous, les chiffres sont intéressants, mais il est plus important encore de nous poser des questions sur notre manière de travailler. Et là, Violence Against Women se révèle encore plus riche. Gianine Rosenblum et Lynn Taska plaident pour l’autodéfense comme complément thérapeutique dans l’accueil et l’accompagnement des femmes victimes de violences sexuelles. Elles ont examiné l’impact de cours d’autodéfense (dans leur cas avec mise en scène de situations d’agressions avec un instructeur en protection totale) sur des femmes traumatisées, diagnostiquées comme souffrant d’états de stress post-traumatique et de dissociation. Les participantes rapportent moins de sentiments de culpabilisation et de honte, se sentent plus présentes dans leur corps et ont la conviction d’avoir assez de valeur pour se défendre. L’article contient de nombreux conseils sur la façon d’adapter un cours d’autodéfense aux besoins des femmes traumatisées (nous utilisons déjà plusieurs des techniques proposées).

Lisa Speidel propose une analyse de l’impact spécifique que l’autodéfense peut avoir sur des femmes racialisées. Même si son enquête parmi des femmes afro-américaines n’est pas transposable aux réalités de terrain bruxelloises, ses questionnements sont en résonance avec notre expérience, depuis l’impact du racisme sur l’image corporelle et les idéaux de beauté jusqu’aux représentations de la puissance et de la vulnérabilité. Son appel à utiliser une approche intersectionnaliste dans l’autodéfense féministe ne tombe certainement pas dans les oreilles de sourdes – nous nous y appliquons déjà !

Egalement en accord avec nos expériences de terrain est l’article de Leanne Brecklin et Rena Middendorf sur la dynamique de groupe dans les formations d’autodéfense. Elles mettent en avant l’importance de la non-mixité et du travail collectif dans les processus d’apprentissage. Elles constatent que les formations d’autodéfense créent un climat particulièrement bénéfique pour les participantes. Les participantes à nos formations ne pourront que confirmer...

Une analyse politique de Martha Thompson fait émerger les multiples rôles que l’autodéfense féministe peut jouer dans la lutte plus large contre les violences. A l’encontre de diverses idées préconçues selon lesquelles l’autodéfense serait une affaire individuelle et sportive, elle montre comment elle augmente effectivement la sécurité des femmes et des filles. Celles-ci peuvent agir, individuellement et collectivement, grâce aux outils appris, pour un changement social profond. Un aspect des apports spécifiques de l’autodéfense féministe est qu’elle crée une compréhension non seulement intellectuelle, mais aussi corporelle de la réalité des violences faites aux femmes – et de la possibilité d’y résister. De plus, l’autodéfense féministe propose une grille de lecture pour reconnaître et prévenir les situations de violence, et surtout pour y mettre un terme.

Le volume contient aussi deux articles moins intéressants pour l’autodéfense : l’un qui compare l’autodéfense à Rape-aXe (un genre de préservatif denté qui doit prévenir les viols – chez Garance, nous sommes sceptiques) et un autre qui analyse les stéréotypes de la faiblesse physique féminine utilisés dans le débat états-unien pour ou contre le contrôle des armes à feu. Nous aurions plutôt eu besoin d’analyses chiffrées sur l’offre d’autodéfense féministe dans le monde et sa place dans les politiques de lutte contre les violences, des comparaisons d’efficacité de diverses méthodes pédagogiques ou encore des articles sur le travail avec des groupes qui nous paraissent particulièrement importants : les filles, les femmes âgées, les femmes en situation de handicap, les femmes travaillant dans la prostitution, les femmes lesbiennes, bisexuelles et transgenres... Mais tel quel, ce numéro constitue déjà une importante vitrine de l’état de la recherche et un argumentaire riche pour promouvoir l’autodéfense féministe. Voir tant de grands noms de la recherche scientifique sur l’autodéfense des femmes réunis dans une seule publication est enthousiasmant. C’est pourquoi nous voudrions voir un forum comparable pour les quelques chercheuses européennes dans ce domaine. Car elles méritent bien plus de visibilité – tout comme l’autodéfense féministe.


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