Un rapport riche de leçons

Durant 16 jours, Rashida Manjoo, rapporteuse spéciale des Nations-Unies, a sillonné la Grande-Bretagne pour préparer un rapport sur la façon dont les autorités publiques luttent contre les violences à l’égard des femmes. La démarche est intéressante en soi : alors que les pays du Nord ont tendance à faire sans cesse la leçon à ceux du Sud, le regard d’une Sud-Africaine sur la société anglaise a le mérite de renverser les perspectives.

Le Royaume-uni et ses différentes composantes (Angleterre, Ecosse, Pays de Galles, Irlande du Nord) ont naturellement leurs caractéristiques propres, mais beaucoup d’aspects du rapport sont aisément transposables en Belgique. A commencer par une remarque générale : si les législations évoluent de manière positive vers la protection des femmes victimes, leur application sur le terrain rencontre nombre d’obstacles. Et la situation est particulièrement préoccupante pour les catégories les plus vulnérables : minorités ethniques, migrantes, lesbiennes, femmes avec un handicap, détenues... celles qui ont le moins de ressources propres et dépendent donc le plus des programmes publics. Or ces programmes, outre leurs limites propres, sont menacés par deux réalités que nous connaissons bien chez nous aussi : la « neutralité de genre » et les politiques d’austérité.

La rapporteuse spéciale pointe que la « neutralité de genre » constitue un frein à l’efficacité des politiques menées : une analyse à méditer au moment où une campagne belge contre les violences sexuelles lance le surprenant message que « le viol n’a pas de sexe »... En réduisant les violences à des événements interpersonnels, dont les femmes seraient simplement victimes « plus souvent » que les hommes, ces politiques manquent leur cible. Car on ne peut séparer les violences à l’égard des femmes des autres inégalités et discriminations dont elles sont victimes, que ce soit en termes de revenus, d’accès aux responsabilités publiques ou de (non) partage de soins aux enfants. Sans oublier les « discriminations croisées » où racisme, homophobie ou validisme viennent s’ajouter au sexisme, rendant nécessaire une analyse en termes d’intersectionnalité.

La deuxième menace contre la prise en charge des victimes de violences sont les politiques d’austérité. Elles n’ont pas seulement pour conséquence directe de réduire les moyens de politiques pourtant proclamées comme prioritaires, en coupant des moyens aux associations, tout en exigeant qu’elles élargissent leur action (en direction des hommes notamment). Par ailleurs, situation que nous connaissons bien à Garance, l’absence de moyens récurrents et stables oblige les associations à consacrer un temps croissant à la recherche de subsides qui leur permettront de fonctionner... Souvent, les responsabilités sont renvoyées au niveau local, dont l’action est alors très différente en fonctions des moyens mais aussi de la bonne (ou mauvaise) volonté. Ce qui provoque aussi des pertes d’expertise et des délais d’attente plus longs pour les victimes ayant besoin d’aide ; pour les femmes d’origine étrangère, cela signifie aussi la création d’un vide qui risque d’être rempli par des organisations communautaires ou religieuses qui n’ont pas toujours une attitude respectueuse des droits des femmes.

Sur ce dernier point, Mme Manjoo attire cependant l’attention sur un discours nocif, qui renverrait les violences à des prétendues spécificités culturelles plutôt qu’à une société sexiste qui touche l’ensemble des femmes. Elle pointe notamment l’influence nocive des images négatives et hyper-sexualisées des femmes et des jeunes filles, qui ne favorisent guère une réelle égalité.

En conclusion, Rashida Manjoo invite le gouvernement britannique à développer des politiques genrées et pourvues de moyens suffisants. Des « campagnes de sensibilisation », si elles peuvent être efficaces sur le moment, n’ont un vrai rôle de transformation sociale que par leur institutionnalisation dans le système éducatif. Autant de recommandations dont la Belgique pourrait s’inspirer...

Le rapport peut être consulté en anglais sur le site du Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme [sic].

La liste des pays déjà visités et les rapports de ces missions est publiquement accessible.


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