Quand les enfants deviennent violents

Dans nos formations, les participantes nous rapportent de plus en plus souvent des situations de violence où ce sont des adolescent/e/s ou jeunes adultes qui sont violent/e/s envers leurs parents. Nous pensons que ce phénomène existe depuis longtemps, mais qu’actuellement, les victimes de ces violences se sentent plus légitimes de les rendre publiques et de chercher de l’aide. Mais souvent, elles se trouvent devant un manque flagrant d’informations.

En Belgique, peu de données fiables existent sur ce problème pour mettre les récits individuels en perspective et développer des outils de prévention efficaces. Les quelques statistiques se limitent à la seule maltraitance des personnes âgées, souvent commise par des membres de la famille, dont les enfants. L’enquête nationale sur les violences faites aux femmes et aux hommes rapporte que 0,6% des répondant/e/s ont vécu l’agression la plus grave rapportée dans l’entretien de la part de leur « fils, gendre ou fils du/de la partenaire » et 0,3% de la « fille, belle-fille ou fille du/de la partenaire ». Les femmes sont concernées plus de deux fois plus souvent que les hommes. Mais cette mesure ne fait émerger que la pointe de l’iceberg.

D’autant plus qu’une nouvelle enquête néerlandaise met en lumière les violences des enfants de 12 à 23 ans envers leurs parents. On y découvre quelques études qui examinent de manière représentative les violences des enfants et qui livrent des chiffres choquants : aux Etats-Unis, 11 à 20 % des parents rapportent avoir été victimes de violences physiques de la part de leur(s) enfant(s) dans les 6 à 12 mois précédents. Au Canada, 6,5 à 11% des jeunes disent avoir utilisé de la violence physique envers leurs parents. Aux Pays-Bas, 7% des victimes de violence intrafamiliale nomment comme auteur(s) leur(s) enfant(s). Une image comparable se reflète auprès des services d’aide néerlandais, où 8% des dossiers de crise traités concernent des enfants ou jeunes violents envers leurs parents. A la police, un dossier sur dix de violence intrafamiliale relève de ce phénomène.

Pus intéressante encore est une analyse genrée de ce système qui prouve, une fois de plus, que les violences sont trop souvent ancrées dans l’inégalité entre femmes et hommes. Car si la majorité des victimes sont les mères (67%), la majorité des auteurs sont les garçons (87%). De plus, là où ce sont des filles qui abusent de leurs parents, la gravité des violences diminue avec l’âge, tandis que chez les garçons, elle augmente. La plupart des jeunes violents habitent avec leurs parents, mais il est marquant que presque la moitié vivent dans un ménage monoparental avec une mère célibataire. Souvent, les jeunes qui sont violents envers leurs parents le sont aussi à l’extérieur de la famille, par exemple contre leur (ex-)compagne.

La violence des enfants est basée sur des dysfonctionnements de la famille qui troublent les relations enfant-parent et minent l’autorité parentale. Souvent, ça commence par de l’agression verbale vers les 12 ans et conduit vers une escalade vers des formes plus graves de violence à partir des 14 ans. Un groupe spécifique parmi les jeunes violents sont ceux chez qui un trouble psychiatrique se manifeste lors de la puberté et où la violence est un des symptômes de leur mal-être. La majorité des dossiers de violence envers les parents qui arrivent aux services d’aide pour violence intrafamiliale concernent des familles qui sont déjà suivies par d’autres services d’aide pour d’autres problèmes. Dans 4% des cas, les auteurs ont eux-mêmes vécu de la maltraitance ou de la négligence, et dans 10% des cas, ils sont témoins de violence conjugale. Trois quarts des dossiers concernent des violences physiques et/ou psychologiques, et dans un cas sur dix, on constate aussi de la violence économique. Les violences des jeunes envers leurs parents s’inscrit dans la durée. Un tiers des cas rapportés aux centres d’accueil néerlandais contre la violence intrafamiliale concerne des violences à fréquence au moins hebdomadaire, et deux tiers des violences qui durent plus d’un an.

Les parents victimes de violence qui ont participé à l’enquête ont du mal à briser le silence, car ils ont honte et se sentent coupables de leur situation. De plus, ils ne trouvent pas ou peu d’informations spécifiques concernant leur problème et ne se sentent pas écoutés auprès des services d’aide. S’ils trouvent plus souvent le chemin de la police que les victimes de violence conjugale (40% contre 27%), c’est parce que c’est leur seul recours. Les services psychosociaux qu’ils connaissent leur semblent spécialisés pour aider les enfants victimes de violence, mais non les parents.

Sur base de cette enquête, il nous semble urgent de développer une communication et une information spécifiques des services d’aide en Belgique pour les parents victimes de violence de la part de leurs enfants. Une recherche sur internet ne donne actuellement que des résultats de sites en France et au Canada. Le dépistage devrait être inclus systématiquement dans le travail des divers services en contact avec des enfants, des jeunes ou leurs parents. Les jeunes auteurs de plus de 18 ans mériteraient une approche spécifique, car actuellement, ils ne sont en général pas suivis par les services d’aide à la jeunesse. Pour soutenir ces efforts, pourquoi pas s’inspirer d’une méthodologie d’intervention développée par un service néerlandais ?

Pour la prévention, notre cheval de bataille, il faut développer un soutien systématique en amont pour les familles à risque, notamment les familles monoparentales gérées par des mères célibataires et celles où de la violence conjugale a (eu) lieu. Les familles avec un ou des enfants atteints de troubles psychiatriques devraient recevoir une attention et un accompagnement particuliers. Ce soutien doit aider les familles à surmonter des situations difficiles et conflictuelles, à maintenir et renforcer le lien enfant-parent et à développer une autorité parentale non violente. Le travail sur le respect mutuel des limites nous semble central pour cela. Il y a du boulot !

Movisie, TNO : « Huiselijk geweld door kinderen en jongeren tegen hun ouders. Verkennend onderzoek. » Utrecht/Leiden 2014.


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