Le viol a deux sexes !

Le 14 février, un peu partout dans le monde, dans le cadre de « One Billion Rising », des femmes se sont mobilisées pour dénoncer les violences dont elles sont victimes. C’est aussi le moment choisi par la ministre de l’Intérieur et de l’Egalité des chances, Joëlle Milquet, avec ses collègues de la Santé, Laurette Onkelinx, et de la Justice, Annemie Turtelboom, pour lancer une campagne concernant « l’une des plus graves formes de violence à l’égard des femmes : le viol », selon les termes du communiqué de presse.

Voilà une initiative que nous ne pouvons que soutenir, car ces dernières années, les campagnes se sont focalisées presque exclusivement sur les violences conjugales, en occultant quelque peu les autres formes de violences, notamment sexuelles. Pour ce qui concerne le viol, le thème de la campagne, « Brisez le silence », semble bien choisi, quand on sait que le Moniteur de sécurité révèle qu’environ 90% des victimes de viols ne porte pas plainte à la police. En ne prenant que les faits enregistrés, on compte en Belgique quelque 3700 viols, soit dix par jour ; le « chiffre noir » des faits réels étant bien plus élevé. Ces derniers jours encore, on a beaucoup parlé des viols commis contre des étudiantes par de « faux taximen » à Bruxelles : 23 plaintes en trois ans, un chiffre sous-estimé (déjà six signalements en plus suite à un appel à témoins de la police).

Une campagne est donc lancée, avec un site Internet à l’adresse : www.aideapresviol.be. On y trouve un clip vidéo, des informations utiles pour les victimes ou leur entourage, ainsi que la déconstruction d’une série de « mythes » sur le viol : non, ce n’est pas un acte sexuel, mais une violence qui exprime une volonté de puissance et de contrôle ; non, la victime n’est en rien coupable de ce qui lui est arrivé ; non, le viol ne concerne pas seulement les belles jeunes filles ; on peut aussi être violé/e dans son couple, ou en tant qu’homme, ou comme prostituée ; les violeurs ne sont pas des types bizarres qui vous sautent soudainement dessus...

L’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes a en outre réalisé une brochure dans le cadre de la campagne, diffusée à 100 000 exemplaires à destination des commissariats de police, des parquets, des communes, des CPAS, des associations de femmes et de lutte contre la violence, etc.
Une bonne initiative donc, mais qui soulève aussi des questions quant à certaines orientations.

D’abord, comme trop souvent hélas, l’absence flagrante de la prévention. Ensuite, la mise en avant de la police comme meilleure (sinon unique) interlocutrice de la victime : si l’accueil des victimes a connu des progrès, ce n’est pas le cas dans tous les commissariats. Des victimes de viol peuvent aussi ressentir le besoin d’un accompagnement à plus long terme ou peuvent décider ne pas vouloir porter plainte. Dans ces cas, le meilleur des accueils à la police ne fera pas l’affaire.

Autre problème, l’absence totale d’analyse de genre. Ainsi, on trouve dans le clip ce message étrange : « Le viol n’a pas de sexe ». Et la brochure ne fait qu’enfoncer le clou, ainsi qu’un cahier de Lacunes et recommandations en matière d’agressions sexuelles, édité par l’IEFH, où les mots « homme » et « femme » ne figurent pas une seule fois (en dehors des références à l’Institut lui-même).

La brochure indique des statistiques sexuées : « 9% des femmes et 3% des hommes ont été victimes d’attouchements ou d’abus sexuels avant l’âge de 18 ans. En outre, depuis leurs 18 ans, 6% des femmes et 1% des hommes ont été victimes de contacts ou de rapports sexuels forcés ou non souhaités ». Pour ce qui est des agressions sexuelles où l’agresseur est connu de la victime, « seul un auteur adulte d’abus sexuels sur quatre est un inconnu. Chez les victimes masculines, ce pourcentage s’élève à 38%. Parmi les femmes, l’auteur est le partenaire dans 48% des cas, un membre de la famille dans 10%, une connaissance dans 13% et une personne issue de la sphère professionnelle dans 7% des cas ». Mais tout cela ne suffit pas à l’Institut pour conclure que le viol a bien un sexe, ou plutôt deux : en grande majorité féminin pour la victime et masculin pour l’auteur.

Et ce n’est pas seulement une question de nombre. Car pour les hommes, le viol n’est pas une menace permanente, ne fait pas l’objet de mises en garde systématiques les poussant à éviter certains lieux, certaines heures, certaines façons de s’habiller ; ce n’est pas un risque toujours présent dans la tête, limitant leur liberté. Pour ce qui est des attouchements sexuels, les hommes ne subissent pas la même pression dans la rue, dans les transports en commun ; la brochure l’indique d’ailleurs involontairement, en notant que pour ce qui concerne l’attentat à la pudeur, « La plupart du temps, il s’agit d’actes à caractère sexuel comme l’attouchement des seins. ». Les hommes concernés autant que les femmes, vraiment ?
Les auteurs sont étrangement absents de la brochure qui prend beaucoup de précautions de langage pour employer un langage « neutre » lorsqu’enfin elle les évoque : « un membre de la famille », « une connaissance », « une personne de la sphère professionnelle »... Lorsque l’auteur masculin apparaît, c’est dans un cadre précis : « Pour ce qui est des violences sexuelles subies avant la majorité, l’auteur est généralement un membre masculin de la famille ou encore une connaissance masculine ». Faut-il en conclure qu’après la majorité, l’auteur n’est plus généralement masculin ?

Il n’est pas question ici de nier que des hommes puissent aussi être victimes de viol et qu’il est encore plus difficile pour eux d’en parler. Encore faudrait-il préciser que les violeurs sont, là aussi, en écrasante majorité des hommes... Un encadré dans la brochure aurait pu l’indiquer, en analysant justement toutes les différences avec les femmes victimes.
Un article récent sur les hommes victimes de viols de guerre l’illustre d’ailleurs très bien : « Le jour où ils ont fait de moi une femme... ». Un homme violé est nié dans sa masculinité, tandis qu’une femme, au contraire, est confirmée dans sa place de femme, réduite à une chose, un objet, un rien.

Nous nous réjouissons donc du lancement d’une campagne contre le viol, mais nous pensons que pour qu’elle soit efficace, il faudrait sérieusement revoir la communication. Rendre invisible les auteurs, prétendre qu’il n’y a pas de différence sexuée en matière d’agressions sexuelles, oublier la prévention – cela n’aide personne. Et si les hommes sont finalement reconnus en tant que victimes, ils méritent une approche spécifique pour que leurs besoins soient rencontrés en tant que tels et non calqués sur ceux des femmes.


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