Rendez-vous avec une reine

Irlande, 16e siècle. Toute l’île est sous l’influence britannique. Toute l’île ? Non, un clan résiste, et sur ce clan règne une femme : Gráinne Ní Mháille (en anglais : Grace O’Malley). Le folklore la connaît sous le nom de Granuaile et raconte sa vie et ses exploits. Mais il s’agit bien d’un personnage historique et une grande partie de ses aventures ont vraiment eu lieu.

Gráinne Ní Mháille est la fille unique du chef du clan des O’Malley, un clan navigateur de la côte ouest de l’île. Les O’Malley prospèrent grâce à leur commerce avec l’Angleterre, la France, l’Espagne et le Portugal et ont construit des châteaux tout le long de la côté du comté de Mayo. On sait peu de choses de l’enfance de Gráinne. Elle a probablement reçu une éducation formelle, car elle parle le latin. La navigation est le business familial, et elle apprend tôt tout ce qu’il faut savoir pour conduire un bateau et organiser le commerce marin.

Clare Island

A 16 ans, en 1546, elle apporte ce savoir-faire à son premier mariage, politique, avec Donal de la Bataille, l’héritier du trône des O’Flaherty et chercheur de bagarres. Ils ont trois enfants, Owen, Margaret et Murrough. Gráinne lance un commerce marin au port du château de Bunowen où elle vit avec sa famille. Ces activités rencontrent beaucoup de succès, et bientôt, elle éclipse le pouvoir de son mari. Au début des années 1560, Donal tombe lors d’une bataille, et cela attire des convoitises. Les O’Flaherty refusent de donner à Gráinne son héritage, et elle ne veut pas dépendre de sa belle-famille. Alors elle rassemble un grand groupe des vassaux de Donal qui lui sont loyaux et part à la conquête d’une place dans le monde en tant que pirate. Elle reconquiert un des châteaux de Donal. C’est sa capacité de commander des hommes « en mer et à terre » qui la fait cheffe de son clan. Plus tard, elle s’installe dans son château parental à Clare Island, contrôlant désormais toute la baie de Clew.

C’est à peu près dans cette période qu’on commence à se plaindre auprès des Anglais des activités pirates de Gráinne Ní Mháille. En effet, déjà sa famille avait encaissé des impôts des pêcheurs passant par ses eaux. Gráinne, elle, étend cet impôt aux vaisseaux commerciaux, et si les commerçants refusent de payer pour un passage sûr, leur passage sera violent. L’impôt augmente considérablement, tout comme les eaux dans lesquelles elle le collecte. Mais ses exploits ne s’arrêtent pas là : pendant toute sa vie, elle attaque des bateaux, des îles et des châteaux, même loin de chez elle, jusqu’en Ecosse. Toutes ces activités, ainsi que les héritages de ses deux parents et ses activités commerciales légales, lui procurent une fortune en terre, en équipement et en hommes, et elle paie des mercenaires pour renforcer ses troupes. Ainsi, elle est capable de capturer personnellement un vaisseau de l’Armada qui s’est perdu devant la côte irlandaise.

Son deuxième mariage est également motivé par la politique, car Gráinne Ní Mháille veut s’allier au très influent clan voisin des Bourke. En 1566, elle contracte avec Richard Bourke du château de Rockfleet un mariage sous la loi Brehon. Cette loi permet le divorce si on constate des incompatibilités au fil de la première année de vie commune. Ils ont un fils, Theobald. On dit qu’après un an, elle et ses hommes enferment Richard en dehors du château, et Gráinne lui crie « Je te congédie », la formule traditionnelle de divorce. Bien entendu, elle garde le château.

De toute façon, ce n’est pas un mariage ni un divorce qui peuvent freiner l’entrain d’une Gráinne Ní Mháille. Elle continue ses attaques et ses pillages et se fait respecter. Une légende raconte qu’un jour, elle veut rendre visite au baron de Howth sans être annoncée. Mais les portes du château sont fermées et on lui fait comprendre que la famille du baron est à table et ne peut pas être dérangée. Un malentendu interculturel, dirait-on aujourd’hui, l’hospitalité à toute heure étant sacrosainte dans la culture gaélique, mais soumise à des règles de bienséance chez les Anglais. En tout cas, elle enlève le fils du baron et le rend seulement quand le baron lui promet que dorénavant, sa porte sera toujours ouverte aux visites inattendues et qu’à chaque repas, un couvert supplémentaire sera dressé, accord que les descendants actuels du baron honorent toujours.

Grace O'Malley

Par rapport aux Anglais, Gráinne essaie d’abord une alliance politique, proposant 200 guerriers pour les campagnes militaires anglaises en Irlande et en Ecosse. Elle ne cesse pas d’étendre son pouvoir, tout comme les Anglais, et cela provoque évidemment des conflits. Une expédition anglaise attaque Hen’s Castle en 1574. Gráinne monte une défense vaillante avec des troupes largement en minorité. La légende dit qu’elle fait fondre le plomb utilisé dans les toitures pour en faire des balles. Plus décisif encore est le système de voyants à relais qu’elle a fait installer auparavant. Quand les troupes anglaises se préparent à se retirer, elle appelle des renforts. Les anglais se trouvent coincées entre le château et une flottille et subissent un échec cuisant. Plus jamais il n’attaqueront Gráinne de front. Cependant, l’influence des Anglais en Irlande se renforce. Ils suppriment les traditionnelles élections de chefs de clans et installent la loi de la primogéniture. De plus en plus de clans se soumettent à leur autorité ; Gráinne Ní Mháille est une des dernières à faire de même en 1577. Elle développe une relation amicale avec le poète Sir Philip Sidney, le fils du Lord Deputy d’Irlande. C’est grâce aux lettres de Sir Philip que nous savons plus de Gráinne que ce que les chansons folkloriques racontent.

En 1584, un vent nouveau souffle, car la couronne anglaise nomme Richard Bingham comme gouverneur dans la province Connacht où vit Gráinne. Ce commandant naval veut absolument détruire les traditions gaéliques et écraser toute résistance irlandaise. Il réussit à capturer Gráinne et son fils Owen, mais la libère, peut-être parce qu’il ne sait pas que, bien que femme, elle peut avoir du pouvoir. Gráinne retourne chez elle pour rameuter ses guerriers et découvre que ses troupeaux ont été confisqués, ce qui la réduit à la pauvreté. En plus, Owen est assassiné en captivité. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, et Gráinne soutient dorénavant la rébellion anti-anglaise, attaquant les bateaux et les villes anglais et dérangeant le commerce. Bingham essaie tout pour la stopper et arrive à convaincre son fils Murrough à rejoindre son camp. Gráinne jure de ne plus jamais lui parler.

Grace O'Malley rencontre la reine Elizabeth I

En 1593, Gráinne se sent le dos au mur. Elle envoie une pétition à la reine Elisabeth Ire, se plaignant de l’injustice et insistant sur son grand âge... avant de demander « la liberté durant sa vie de passer par l’épée et par le feu tous les ennemis de votre Majesté ». Elisabeth, intriguée, lui répond par une liste de questions sur sa vie. Mais avant que cette correspondance puisse aboutir à quelque chose de concret, Bingham capture deux membres de la famille de Gráinne. A la surprise de tout le monde - car accusée de trahison, elle risque l’exécution - elle se rend à Londres pour plaider sa cause devant la reine. Les pourparlers ont lieu en latin, d’égale à égale. Gráinne refuse de s’incliner devant la reine, car elle ne la reconnaît pas comme reine d’Irlande. Il semble que ces deux femmes peu conventionnelles se soient quand même bien entendues. Contre l’avis de ses conseillers, Elisabeth lui accorde non seulement la libération de sa famille, mais promet aussi de retirer Bingham de son poste, à condition que toute activité rebelle et pirate contre les Anglais cesse. Gráinne a fait une bonne impression, car sur une carte de l’Irlande dessinée peu après cette rencontre, son nom apparaît de manière proéminente, seul nom de femme parmi les chefs de clan.

A son retour, Gráinne Ní Mháille se rend compte que, si Bingham libère ses prisonniers et retourne brièvement en Angleterre, ses autres demandes, entre autres la restitution des biens confisqués, ne sont pas satisfaites. Gráinne continue ses activités de pirate, mais cible surtout les vaisseaux espagnols, ennemis des Anglais. Elle décède en 1603 à Rockfleet de mort naturelle, sans n’avoir jamais perdu une bataille. Sa vie et ses aventures ont inspiré de nombreux artistes ; des rues, des bateaux, des pubs irlandais - bien sûr ! - et le premier krewe non-mixte portent encore aujourd’hui son nom, et pour certain/e/s, elle est la personnification même de l’Irlande.


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