Les inégalités de genre dans les violences conjugales

Le mouvement des femmes lutte depuis des décennies contre l’impunité des violences faites aux femmes. De plus en plus de lois sont adoptées pour mieux capter la spécificité de ces violences et protéger les victimes. Mais qu’est-ce qui se passe exactement quand la police intervient dans des situations de violence conjugale ? Est-ce qu’il y a une différence en fonction du sexe de l’auteur/e ? Marianne Hester de l’université de Bristol a mené la première enquête en Europe sur ce sujet.

L’étude anglaise porte sur 96 cas de violence conjugale dans des couples hétérosexuels, dont un tiers dont l’auteure est une femme, un tiers avec un auteur masculin et un tiers de cas où les deux partenaires sont violent/e/s. Ces 96 cas ont été suivis pendant six ans via les dossiers policiers et ne prennent en compte que les incidents rapportés à la police. Voici les résultats de l’analyse :

  • Récidive : Les hommes auteurs répètent plus souvent les faits de violence que les femmes, avec quatre cinquièmes parmi eux qui avaient au moins deux récidives ; le maximum de récidives (52 sur six ans) ont été commises par un homme. Deux tiers des femmes auteures ne commettent aucune récidive, et le nombre maximal de récidives enregistré parmi les femmes est de 8. Dans les cas où les deux partenaires sont violents, les récidives sont plus fréquentes que dans les cas avec un/e seul/e auteur/e. Mais dans ces mêmes cas, les femmes sont responsables pour un sixième des récidives seulement.
  • Formes de violence : Les hommes utilisent presque toutes les formes de violence plus souvent que les femmes, la différence étant particulièrement contrastée pour la violence physique, le harcèlement et les menaces de mort. Par contre, les femmes dépassent les hommes quand il s’agit d’utiliser des armes, surtout dans des cas de violence des deux partenaires (ce qui, dans ce contexte, est un indice qu’il s’agit d’autodéfense). Quant aux délits contre la propriété, les hommes cassent plus souvent les affaires de leurs partenaires, tandis que les femmes détruisent... leurs propres affaires. Ces différences se soldent en un climat de peur et de contrôle quand des hommes sont violents, y compris dans les cas d’apparente violence symétrique, ce qui n’est pas le cas quand des femmes sont auteures.
  • Réactions de la victime : En conséquence du climat de contrôle établi par des hommes violents, on observe de nettes différences sexuées dans les réactions des victimes, notamment concernant la gestion de leur sécurité. Des hommes victimes de violence ont souvent la possibilité de se mettre en sécurité, de mettre d’éventuelles armes hors de portée de main de leur partenaire ou de tout simplement la retenir physiquement. Les femmes victimes de leurs partenaires se retrouvent beaucoup plus souvent dans une dynamique d’emprise où elles se voient obligées de céder à certaines demandes de leurs agresseurs pour éviter une escalade immédiate, même si à plus long terme ces stratégies les mettent encore plus en péril.
  • Intervention policière : Même si les hommes constituent la majorité des personnes arrêtées suite à de la violence conjugale, les femmes sont arrêtées en nombres disproportionnés. En effet, les auteurs hommes risquent une arrestation sur dix incidents violents occasionnés, tandis que les femmes sont arrêtées une fois sur trois incidents. Cela va de pair avec la tendance chez les hommes violents de minimiser leur propre comportement et de culpabiliser la victime. Chez les femmes, victimes et auteures confondues, on constate beaucoup plus souvent une prise de responsabilité pour la violence et la minimisation des violences qui leur sont faites. C’est une des raisons pourquoi les femmes auteures sont celles qui appellent la police, bien plus souvent que les hommes auteurs.

Il suffit donc d’analyser de plus près des cas de violence conjugale pour découvrir une nette différence sexuée : la violence commise par des hommes, même dans des cas où leurs partenaires sont également enregistrées comme violentes, est plus fréquente, plus grave et s’apparente plus au modèle du « terrorisme intime » de la violence conjugale. Les femmes aussi peuvent être violentes envers leurs partenaires, mais souvent, il s’agit d’une violence inscrite dans une situation spécifique (ex. une maladie mentale ou l’abus d’alcool) ou encore d’une riposte violente, qu’elle soit légitime ou non. Pour pouvoir adapter l’intervention policière à la dynamique de la violence conjugale, il faudrait que les agent/e/s aient facilement accès aux informations sur des antécédents. Cette contextualisation permettrait d’identifier parmi les incidents de violence symétrique le grand nombre de cas asymétriques sur le long terme. Elle contribuerait non seulement à mieux protéger les victimes, mais aussi à éviter des injustices.

Car il est inquiétant de constater que les arrestations touchent proportionnellement plus les femmes. L’enquête n’analyse pas les suites judiciaires de ces cas, mais il est fort probable que des femmes auteures de violence envers leurs partenaires doivent aussi faire face à des condamnations proportionnellement plus fréquentes et plus sévères. C’est un exemple de plus de la manière dont la violence des hommes est mieux acceptée socialement, car ils sont peu inquiétés pour des faits graves. Les femmes qui s’aventurent sur ce terrain, même si elles ont de bonnes raisons, risquent beaucoup plus d’être punies, non seulement pour la violence objectivement commise, mais pour leur transgression des stéréotypes de genre.

Marianne Hester : « Who does what to whom ? Gender and domestic violence perpetrators in English police records. » European Journal of Criminology, 2013 10 : 623-639.


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