La grand-mère de tous les yoyos marrons

Les aléas de l’histoire orale rendent notre femme rebelle du mois insaisissable, et elle n’est mentionnée que quatre fois dans des documents historiques. Mais Nanny, la reine des marrons jamaïcains (des esclaves noirs en fuite dans la montagne) et ancêtre des « yoyos » (leur progéniture) marrons actuels, a bel et bien existé. Et voici ce que nous savons de la leader de résistance marronne la plus redoutable.

Nanny est née autour de 1685 dans la région qui est aujourd’hui le Ghana, au sein du peuple Ashanti. Son nom vient probablement de Nana, un titre de respect pour femmes et hommes et une expression populaire pour « grand-mère » chez les Ashanti. L’histoire orale raconte que la famille de Nanny était impliquée dans des conflits politiques ; son village a été capturé, elle et d’autres membres de sa famille vendu/e/s en esclaves. Encore enfant ou en tout cas très jeune, elle survit au cruel voyage transatlantique, qui est fatal à au moins 13% des 3 millions d’esclaves qui sont envoyé/e/s au 17e siècle de l’Afrique de l’Ouest vers les Amériques, et elle arrive au Jamaïque. Elle y est vendue au propriétaire d’une plantation de sucre à Saint Thomas Parish. Dans ces plantations, les conditions de travail étaient particulièrement dures.

Nanny

Mais Nanny n’accepte pas son destin. Elle brave tous les risques de punition et s’enfuit avec cinq autres esclaves nés en Afrique – la légende les appelle ses frères – vers la montagne de Blue Mountains. Ce groupe est composé de Accompong, Cudjoe, Cuffee, Johnny, Quao - et Nanny. Ils fondent des communautés marronnes de femmes, hommes et enfants libres. Les marrons existent déjà partout en Caraïbe comme mouvement de résistance à l’esclavage ; ils sont particulièrement nombreux au Jamaïque, car l’ile est grande et le paysage montagnard peu accessible aux forces britanniques. Les marrons fondent leurs propres villages fortifiés pour pouvoir résister à des attaques des colonialistes et vivre selon leurs propres coutumes. C’est une vie difficile, car il faut s’organiser pour nourrir ces communautés, tout en assurant leur sécurité. Les marrons non seulement savent défendre leur liberté face à une armée bien mieux équipée ; ils aident aussi d’autres esclaves à fuir, détruisent des cultures et attaquent les plantations. En Jamaïque, leur résistance à l’économie de plantation est tellement importante, que le gouverneur britannique se voit obligé en 1739/40 de signer un contrat qui attribue aux marrons 10 km2 de terres et reconnait leur droit à l’autodétermination, sous supervision britannique. En échange, les marrons s’engagent à ne plus accueillir, mais de capturer des esclaves en fuite et de les ramener à leurs propriétaires. (Par ailleurs, les personnes d’origine africaine n’obtiennent la pleine émancipation qu’en 1838.)

Pour mieux organiser la résistance marronne contre l’esclavage, le groupe de Nanny et ses frères se sépare en 1720, les uns s’installant dans l’ouest de l’ile sous le commandement de Captain Cudjoe (Leeward Maroons), les autres vont à l’est (Windward Maroons) suivant les leaders Accompang, Quao, Kofi et Nanny. Elle fonde une communauté à Portland Parish au nom de Nanny Town, aujourd’hui Moore Town. Il s’agit d’un grand village d’à peu près 140 maisons, situé à un endroit stratégique et virtuellement inaccessible pour l’armée britannique. Le seul sentier d’accès n’admet pas le passage de plus d’un homme à la fois, et des sentinelles camouflées alarment le village en cas de présence de blancs dans les parages. La population s’organise selon les coutumes Ashanti et vit d’agriculture, de chasse et d’attaques contre les plantations.

Entre 1720 et 1739, la période connue comme la Première guerre marronne, Nanny Town subit de nombreuses attaques britanniques. Les marrons sont adeptes du camouflage et de tactiques de guérilla et tendent des pièges aux groupes de soldats, ouvriers et aventuriers blancs partis en groupe pour exterminer les marrons. Une de leurs ruses leur permet de remporter la victoire à plusieurs reprises : de courageux volontaires se montrent subitement aux soldats et font semblant de fuir, en direction de marrons cachés. Quand les Britanniques les poursuivent, sûrs d’avoir le dessus, ils se retrouvent soudainement encerclés par des guerriers déterminés. Malheureusement, toutes ces stratégies ne préservent pas Nanny Town. En 1734, une partie des marrons du village part pour joindre les marrons de l’ouest qui habitent dans une région plus reculée et donc plus sûre. Le village affaibli est détruit, mais renaît de ses cendres en 1739 grâce à l’accord avec le gouverneur. Nanny n’est pas parmi les signataires de cet accord, et certain/e/s disent qu’elle était en colère et réticente à cette paix à double tranchant qui empêche désormais les marrons de libérer des esclaves.

Car Nanny est particulièrement adepte à concocter des plans pour libérer des esclaves. D’un côté, elle préfère tenir les siens à l’écart des Britanniques et développer l’agriculture et l’échange avec les autres villages marrons ; de l’autre côté, elle organise des razzias, et on dit qu’entre 800 et 1000 libérations d’esclaves lui sont dues. Ce n’est pas clair si elle a participé elle-même aux combats, mais en tout cas, elle est le cerveau stratégique des opérations. Pour cela, et pour ses pouvoirs spirituels d’obeah, une religion animiste toujours pratiquée dans la région caribéenne, son peuple l’admire. Une « femme obeah » est considérée une conseillère et guérisseuse, et Nanny s’y connaît en plantes médicinales ; elle transmet aussi les chants, légendes et coutumes ashanti. En tant que femme obeah, elle inspire confiance, car elle peut imposer le secret à quiconque, condition importante pour une existence dans la clandestinité. Dans les communautés marronnes, les femmes jouent un rôle central pour la survie collective, et la société marronne est organisée de manière matrifocale. Tous ces facteurs font de Nanny la leader des marrons de l’est. Et c’est dans cette fonction qu’elle apparaît beaucoup plus tard, en 1940, dans un document attribuant « à Nanny et tous les gens qui vivent maintenant avec elle, ainsi qu’à leurs héritiers, une certaine parcelle de terre contenant 500 acres dans la paroisse de Portland ».

Nanny

La légende veut qu’elle était une femme petite et forte aux yeux perçants, mais aucune image contemporaine d’elle n’existe à ce jour. Les sources historiques se contredisent quant à sa mort. Un annuaire britannique enregistre en 1733 qu’un esclave du nom de William Cuffee a reçu une récompense pour sa loyauté, car il aurait tué Nanny. Mais le contrat de 1739 attribue de la terre explicitement à « Nanny et ses gens » - William Cuffee a probablement pu profiter de la peur des Britanniques de Nanny pour leur soustraire une belle somme. L’histoire orale veut qu’elle ait vécu longtemps et soit décédée d’une mort naturelle vers 1760. Sa tombe se trouve probablement à Bump Grave à Moore Town.

Aujourd’hui, Nanny est considérée comme une des plus importantes leaders de la résistance marronne en Caraïbe et une des rares femmes avec cette fonction. Son nom ne survit pa seulement dans les légendes en tant que Grandy Nanny ; c’’est surtout après l’indépendance de la Jamaïque en 1962 qu’un désir d’identité nationale basée sur la résistance contre l’esclavage, période sombre dans l’histoire de l’îe, fait de Nanny la seule femme à trouver une place dans le panthéon jamaïcain en 1975. Des écrivaines jamaïcains la glorifient dans des poèmes, entre autres Grace Nichols et Lorna Goodison. A Moore Town, un monument lui a été érigé, et son portrait orne le billet de 500 dollars jamaïcains.

Pour en savoir plus :

  • Karla Gottlieb : The Mother of Us All : A History of Queen Nanny, Leader of the Windward Jamaican Maroons. Africa World Press 2000.

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