La Kahena

Plus l’histoire d’une femme rebelle est ancienne, plus la légende se mêle aux faits. C’est aussi le cas pour la Kahena. Savoir qui elle était se révèle particulièrement difficile, car sa vie est racontée par des historiens musulmans du Moyen Age qui écrivaient plusieurs siècles après les faits. Rien que le nom de cette reine berbère ne fait pas l’unanimité : différentes sources lui attribuent le nom de Dyhia Tadmut (en tamazight : belle gazelle), Damya (en tamazight : devineresse) ou Dihya. L’historien Ibn Khaldoun l’appelle la Kahena (en arabe : prêtresse), un surnom qui lui reste dans la grande majorité des œuvres historiques, littéraires et folkloriques.

Portrait de la Kahena

Au septième siècle de notre ère, l’Afrique du Nord est habitée par des chrétien/ne/s qui adhèrent pour la plupart à l’Empire byzantin, par des juifs/ves et des tribus pratiquant l’animisme. Différentes ethnies investissent la région, dont un groupe important est formé par les Berbères qui habitent entre autres l’Ifriqia (à peu près la Tunisie actuelle). Après que le califat des Omeyades a conquis l’Egypte, il lance dans les années 640 des raids vers l’ouest pour étendre le territoire musulman. Les Berbères s’opposent d’abord à l’expansion arabe, puis des conflits internes divisent la résistance, certains s’alliant aux Arabes pour mieux résister à l’empire byzantin qui tente de préserver sa mainmise sur les régions côtières. Dans les années 680, les Berbères se rallient autour du leader Koceila pour repousser les Arabes. Après de premiers succès berbères, la chance tourne, et les Arabes avancent de nouveau, tuant Koceila à Kairouan.

La Kahena fait partie d’une tribu berbère de la région montagneuse des Aurès, les Zénètes. Certaines sources disent qu’elle était juive, d’autres la croient chrétienne, d’autres encore animiste, et plusieurs lui attribuent des pouvoirs magiques de divination. En tout cas, elle est la fille unique du chef de sa tribu, et à la mort de son père, elle lui succède, ce qui est un fait exceptionnel pour la culture berbère. Après la mort de Koceila, elle est la seule des leaders berbères à encore s’opposer aux Arabes. Elle appelle les autres tribus à l’unité pour résister à l’avance omeyade, et son appel est entendu. Elle rassemble des troupes et unit des tribus, régnant pendant six ans sur l’Ifriqiya.

Elle mène avec succès les Berbères à la bataille contre les Arabes. Le gouverneur omeyade Hassan Ibn Numan lance une première attaque, probablement en 698. La Kahena croit que les Arabes veulent s’emparer de la forteresse de Baghaï et la fait démolir. Mais les troupes omeyades se dirigent directement contre elle, et dans une bataille acharnée, à Nini ou à Miskiana selon les sources, elle arrive à les mettre en déroute. Cette première bataille est gagnée grâce à ses stratagèmes. La bataille doit avoir lieu dans une vallée désertique. Pendant la nuit, la Kahena cache ses guerriers dans la montagne entourant la vallée et peut ainsi prendre en embuscade les troupes arabes qui sont obligées de reculer sous les flèches berbères.

Différentes sources la décrivent de manière pittoresque : elle aurait été d’une grande beauté, aux yeux bleus et cheveux roux. En bataille, elle serait montée sur un cheval noir, son armure recouverte d’un burnous rouge, luttant avec la hache et l’épée et haranguant ses troupes. On dit d’elle qu’elle était sans merci et qu’elle ne faisait pas de prisonniers. Mais ses ennemis ne permettaient pas de compromis possible, c’était la soumission ou la mort.

Après cette cuisante défaite, Hassan se retire pendant cinq ou six ans et se concentre sur Carthage, et ce n’est que quand des renforts arrivent du califat qu’une nouvelle attaque est lancée. Et c’est là que la Kahena commet une erreur stratégique – probablement en désespoir de cause, car pour un guerrier berbère arrivent cinq soldats arabes. Pour décourager les Arabes d’avancer, elle fait détruire les cultures, les arbres et les villages, elle fait détourner les eaux. Les populations d’origine byzantine ne goûtent pas cette politique de la terre brûlée et se rallient à Hassan. La Kahena ne peut désormais plus compter sur le soutien populaire, au contraire : des villages entiers se soumettent aux Omeyades pour se préserver d’elle. Devineresse ou non, on dit que la Kahena prévoit sa déroute et appelle ses deux fils pour leur dire qu’elle va mourir en bataille, mais qu’eux doivent se rendre pour sauver leur vie.

Statue de la Kahena

Dans un dernier grand affrontement militaire, Hassan emporte la victoire dans une bataille sanglante à Tabarqa. La Kahena se bat jusqu’au bout, est capturée, puis décapitée près d’El-Djem. Sa tête est renvoyée au calife Abd al-Malik en trophée, et les Omeyades demandent aux Zénètes comme condition de paix 12 000 guerriers pour les soutenir dans la conquête de l’Andalousie. Les fils de la Kahena commandent cette troupe et règnent sur le territoire d’Aurès.

Le personnage de la Kahena a été repris dans la folklore berbère et, comme c’est souvent le cas pour des figures mi-historiques, mi-mythiques, utilisé à des fins politiques. Dans son cas, c’est d’abord la politique française coloniale qui s’empare de son mythe pour renforcer les rivalités entre berbères et arabes et fait porter des valeurs occidentales à la Kahena pour encourager l’assimilation berbère. Mais aussi la diaspora judéo-maghrébine et le mouvement féministe voient en elle un modèle qu’il faut propager, et le mouvement berbère l’élève au rang d’emblème. En 2003, une statue a été érigée à Baghaï.

Pour en savoir plus :

  • Baya Jurquet-Bouhoune : Femmes algériennes : de la Kahina au Code de la famille : guerres-traditions. Jacques Jurquet, 2007
  • Gisèle Halimi, La Kahina (roman), Plon, 2006
  • Noureddine Sabri : La Kahéna. Un mythe à l’image du Maghreb.

Avec le soutien de la COCOF - © 2009 Garance ASBL
© 2009 Garance ASBL - www.garance.be - info@garance.be