Hache contre alcool

Un courant étonnant du mouvement suffragiste des pays anglophones du début du 20e siècle était la partie féminine du mouvement de la tempérance. Ce mouvement était né déjà au 18e siècle sur fond de condamnation protestante, et plus tard catholique, de l’abus d’alcool. Dans ses revendications se trouvaient la diminution de la vente et de la consommation d’alcool, ainsi que la promotion de l’abstinence individuelle et de la législation anti-alcool. Le tabac était également visé, mais dans une moindre mesure. Les membres de ce mouvement poursuivirent ces objectifs par des moyens plus ou moins radicaux, plus ou moins légaux.

Carrie Amelia Moore

Carrie Amelia Moore Nation est une des membres les plus radicales de ce mouvement de masse. Née en 1846 dans l’Etat de Kentucky, elle est la fille aînée d’une famille très croyante de propriétaires d’esclaves. Son enfance est marquée par une mauvaise santé, la maladie mentale de sa mère et la situation financière précaire de ses parents, qui déménagent souvent. En 1867, elle épouse le jeune docteur Charles Gloyd. Ses parents sont au courant du problème d’alcoolisme de celui-ci et veulent empêcher le mariage, mais Carrie dira plus tard qu’elle ne s’en était pas rendu compte. Moins d’un an après le mariage, elle le quitte, et c’est dans sa maison parentale que naît leur seule fille Charlien, qui souffrira pendant toute sa vie d’une santé physique et mentale affaiblie. Carrie ramène cela à l’alcoolisme du père. Un an après, Gloyd meurt des conséquences de son assuétude. Cela fera de Carrie une ennemie passionnée de l’alcool.

Veuve, Carrie s’installe dans le Missouri, où elle devient institutrice. En 1874, elle rencontre David A. Nation, journaliste et avocat. Nation a 19 ans de plus qu’elle et a déjà une fille. En 1877 est enregistré leur mariage de convenance. Le couple se dispute souvent, dès le début. Ils essaient différents métiers, et plus tard, elle gère des hôtels au Kansas pendant que son mari travaille comme prédicateur. C’est ici qu’elle s’engage d’abord dans l’aide aux démunis, puis dans le mouvement de tempérance. Elle fonde un groupe local de la Women’s Christian Temperance Union (WCTU). Cette organisation ne se limite pas à promouvoir la prohibition d’alcool, mais lutte aussi pour le droit de vote des femmes et la réforme sociale dans une perspective chrétienne. Elle arrive à mobiliser des dizaines de milliers de femmes chrétiennes pour des causes progressistes pour l’époque.

L’Etat de Kansas avait passé une loi interdisant la vente d’alcools forts en 1880, mais les nombreux bars bafouent cette loi et vendent ouvertement de l’alcool. Carrie Nation concentre donc ses efforts sur l’application de cette loi. Rapidement, ses méthodes se radicalisent. D’abord elle visite des prisonniers, se disant que tout crime vient de l’alcool, puis elle organise des manifestations devant des bars. En 1899, elle a une révélation spirituelle et, munie d’une mission sacrée, elle va à Kiowa pour y casser avec des briques toutes les bouteilles d’alcool dans trois bars. A ses yeux, les bars étant illégaux, on pouvait les détruire impunément, et en tant que femme, n’ayant aucune représentation dans le gouvernement, elle en avait encore plus le droit. Ainsi, on peut considérer ses actions anti-alcool également comme des protestations suffragistes.

Carrie Nation avec hache

A partir de là, elle est inarrêtable. On l’appelle aussi dans d’autres villes pour qu’elle y fasse tabula rasa, que l’alcool y soit légal ou non. Au début, il y a encore des malentendus comiques : par exemple lorsqu’un barman, tandis qu’elle contemple la meilleure façon de démolir un bar, s’excuse auprès d’elle qu’on ne sert pas de dames dans son établissement. Mais bientôt, sa réputation la précède partout où elle va, d’autant plus qu’elle adopte une hache comme arme favorite. Le modus operandi de ses « hatchetations » (jeu de mot avec « hatchet », hache, et agitation) : pendant que des femmes de son groupe chantent des hymnes religieux, elle entre seule dans le bar, une hache à la main, et réduit des meubles, images lubriques, bouteilles et barils en miettes, tout en priant et en chantant. Elle doit avoir eu une allure impressionnante : grande et de corpulence solide, déterminée, avec une uniforme noir et blanc rappelant des habits de religieuses, et une expression sévère. Ses adversaires reçoivent des sobriquets haddockiens comme « pochtrons trempés au rhum, rincés au whisky, et aux tronches saturniennes ». On dit que le célèbre boxeur John L. Sullivan a pris la fuite quand elle est descendue dans son bar à New York. Quand des détectives à Wichita veulent l’arrêter pour dégradation de propriété, elle s’exclame : « Dégradation ?! Moi, je détruis ! » Selon ses propres mots, elle est « un bouledogue courant aux pieds de Jésus, et j’aboie sur tout ce qu’il n’aime pas. »

Son approche de vandale mène à des résultats concrets – après son passage, plus de bars sont fermés que ce que les autres groupes du mouvement de tempérance ont pu obtenir. Mais du côté privé, la vie n’est pas toute rose. Après que sa mère est morte dans un asile d’aliéné/e/s, Carrie doit soigner sa fille malade, et en 1905, Charlien doit être admise dans une institution psychiatrique. Plus tard, Charlien épousera un propriétaire de saloon et enverra de l’argent à sa mère quand celle-ci sera démunie. Ses deux mariages sont malheureux, et ses tentatives de réformer ses maris – l’un pour qu’il quitte l’alcool, l’autre pour qu’il prêche comme elle l’entend - ne portent pas de fruits. En 1901, son mari demande le divorce pour cruauté et abandon du domicile conjugal – elle avait refusé qu’il l’accompagne dans ses voyages. Plus d’une fois, elle se trouve au bord de la banqueroute, situation aggravée par sa générosité spontanée.

Les réactions publiques à ses actions sont divergentes ; parfois elle reçoit du soutien local, mais la plupart du temps, elle a des démêlés avec les forces de l’ordre et elle est souvent agressée physiquement. La WCTU la décore d’une médaille d’or comme « la femme la plus courageuse du Kansas ». C’est sûr, la vie de Carrie Nation ne correspond pas à l’image des activistes de tempérance sages et pures. La controverse autour d’elle ne se limite pas à son seul vandalisme. Elle agresse aussi des personnes, détruit des pharmacies qui vendent de l’alcool médicinal, a une très mauvaise opinion des hommes en général (« des diables aux yeux rouges, trempés dans la nicotine, souillés de bière, lubrifiés au whisky »), promeut une politique de répression et fait des commentaires antisémites, tout en fréquentant la communauté afro-américaine. D’autres activistes pour la prohibition gardent leurs distances pour ne pas être associé/e/s à ses méthodes controversées. Dans l’opinion publique, elle est aussi ridiculisée, on la dit malade et folle, et elle devient un symbole négatif des causes de la tempérance et du suffrage des femmes, notamment dans les Etats de l’Est où l’idéal de féminité est celui d’une femme ornementale et silencieuse, pas d’une matrone qui veut changer la société à coups de hache.

Carrie Nation avec hache

En 1900, elle force son chemin dans le bureau du gouverneur du Kansas et lui reproche de ne pas appliquer les lois prohibitionnistes ; comme elle est déjà sur place, elle détruit le saloon du Sénat de cet Etat. Entre 1900 et 1910, on l’arrête une trentaine de fois, et parfois elle doit passer plusieurs mois en prison. Les frais juridiques, les amendes et ses dépenses personnelles sont financés avec les revenus de ses tournées de conférences et la vente de photos et de haches miniatures. Elle dépose son nom Carry A. Nation comme marque, croyant que c’est un signe divin de sa mission de « porter une nation » vers la prohibition. Ainsi, elle invente le merchandising et branding, et avec succès, gagnant jusqu’à 300 dollars par semaine.

Comme elle mène ses actions dans tout le pays, Carrie Nation est de plus en plus connue. Une journaliste de Hearst’s Journal la suit pour rapporter ses faits de guerre au grand public. De nombreux bars affichent le slogan « toutes les nations bienvenues sauf Carrie ». Elle s’essaie aussi à d’autres formes d’action. Entre autres, elle apparaît dans des théâtres de vaudeville pour répandre la bonne nouvelle, interrompt des débats parlementaires en criant du balcon, publie son autobiographie, crée un home pour les épouses et mères d’alcooliques, déclare les universités d’élite (Ivy League) des endroits de péché et voyage en 1908 au Royaume Uni pour y donner des conférences. Et elle ne manque pas de se faire des ennemi/e/s. En 1910, une tenancière de bar la tabasse violemment.

Cette vie mouvementée laisse ses traces : en 1911, pendant une conférence en Arkansas, elle s’écroule épuisée et est transportée dans un hôpital psychiatrique où elle meurt quelques mois après, seule et démunie. Neuf ans après sa mort, la prohibition devient loi dans tous les Etats-unis. La WCTU lui érige une pierre tombale (« fidèle à la cause prohibitionniste, elle a fait ce qu’elle a pu ») et achète sa maison natale qui est déclarée patrimoine national en 1976. Ironie de l’histoire, de nombreux bars portent aujourd’hui son nom, tout comme une bière sans alcool. Mais sa vie inspire aussi de nombreux documentaires, deux opéras, et un groupe rock de femmes porte également son nom.

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