Une femme insubmersible de courage

C’est en premier lieu pour son comportement solidaire et courageux lors du naufrage du Titanic que Molly Brown est connue, mais sa vie est aussi intéressante pour d’autres raisons. Pourtant, les circonstances de la naissance au Missouri en 1867 de Margaret Tobin, Maggie pour les intimes (le surnom Molly apparaît seulement après sa mort), ne la prédestinent pas à de grands faits. Ses parents, immigré/e/s irlandais/es catholiques, sont très pauvres ; à 13 ans, pour aider sa famille, elle quitte l’école et va travailler dans une usine de tabac. Après que deux de ses frères et soeurs sont déjà parti/e/s au Colorado pour tenter leur chance dans l’essor économique dû aux mines d’argent dans cet Etat, elle les suit et trouve un poste de couturière pour un magasin à Leadville, une sorte de grand campement minier. C’est là qu’elle rencontre James J. Brown, un prospecteur de 13 ans son aîné, également d’origine irlandaise. A l’encontre de son plan initial d’épouser un homme riche pour pouvoir offrir une vie plus aisée à ses parents, elle conclut avec lui un mariage d’amour, et ils ont deux enfants.

Margaret Brown

Les premières années de la jeune famille sont difficiles. Mais inexorablement, J.J. fait carrière dans l’entreprise minière. Les Brown deviennent très riches quand J.J. invente une méthode rentable pour exploiter des filons d’or dans les mines d’argent. Margaret ne se contente pas d’une vie de femme au foyer et ne cherche pas l’approbation des notables de la ville, qui la considèrent comme une parvenue grossière. Elle crée des soupes populaires pour aider les familles des mineurs, fonde la section coloradienne de l’Association nationale pour le droit de vote des femmes et co-fonde le Denver Woman’s Club, une association caritative pour aider les femmes et les enfants. Si la haute société de Denver est incapable de l’apprécier, l’élite de la côté Est est enchantée par cette femme flamboyante et franche qui sait amuser la galerie avec des anecdotes sur la vie dans le Far West.

Comme il se doit pour une vraie dame, elle voyage dans le monde entier, parfait ses études, s’y connaît en arts et maîtrise le français, l’allemand et le russe. En 1909, elle pose sa candidature pour le Sénat du Colorado, onze ans avant que les femmes n’obtiennent le droit de vote. Mais elle la retire au dernier moment, car son mari ne la soutient pas officiellement. La même année, J.J. et Margaret se séparent à l’amiable, sans jamais divorcer officiellement ; ils restent ami/e/s. Margaret peut garder la maison et reçoit une pension alimentaire qui lui permet de continuer ses voyages, ses études et ses engagements caritatifs. Entre autres, elle aide le juge Ben B. Lindsey à créer un des premiers tribunaux des mineurs d’âge dans le pays.

Margaret Brown

En 1912, après un voyage en Egypte et Angleterre, elle embarque sur le Titanic à Cherbourg pour rentrer chez elle. La nouvelle de la maladie de son petit-fils l’a motivée à chercher le passage le plus rapide. Le 15 avril, le vaisseau « invulnérable » heurte un iceberg et coule rapidement - des 2000 passagèr/e/s, seulement 700 survivront. Margaret est sur le pont et aide les autres passagères et passagers à monter dans les bateaux de sauvetage, ses connaissances de langues sont alors très utiles. Finalement, elle accepte une place dans le bateau de sauvetage N° 6. Ce bateau a de la place pour 65 personnes, mais seulement 24 femmes et deux hommes s’y trouvent. Il est sous le commandement de Robert Hichens, maréchal des logis, qui met Margaret et les autres femmes en colère avec son attitude défaitiste. Margaret exige que le bateau retourne pour chercher des survivant/e/s, mais Hichens refuse par peur que des naufragé/e/s désespéré/e/s fassent couler l’embarcation.

Mais le courage de Margaret ne s’arrête pas là. Pour préserver les femmes du froid arctique, elle les encourage à prendre les rames, leur prête même son manteau de fourrure et les garde éveillées et d’humeur optimiste en leur racontant sa vie dans le Far West. Hichens « brille » une deuxième fois quand il prend une lumière dans le lointain pour une étoile filante. Margaret croit plutôt que c’est une fusée de sauvetage lancée par un bateau venu secourir les naufragé/e/s et exige que le bateau prenne la direction de cette lumière. Après une dispute où elle menace Hichens de le jeter à l’eau s’il s’obstine encore, elle prend le commandement du bateau – heureusement, car c’est grâce à sa détermination que tout le monde est sauvé à bord du Carpathia. Et Margaret continue à s’occuper infatigablement des naufragé/e/s sur le Carpathia en distribuant des couvertures, de la nourriture et des boissons. Quand le bateau arrive à New York, elle a déjà créé le Comité des survivant/e/s et collecté 10 000 dollars parmi les survivant/e/s riches pour aider les immigré/e/s qui ont tout perdu dans le naufrage.

Margaret Brow

Son héroïsme n’est pas officiellement reconnu : en tant que femme, elle n’a pas le droit de témoigner devant la commission d’enquête examinant le désastre du Titanic. C’est pourquoi elle publie son témoignage dans plusieurs journaux. Dans l’opinion publique par contre, ses actes lui valent une célébrité internationale qu’elle met au service des causes qui lui sont chères : le droit de vote des femmes, les droits des ouvrièr/e/s et des enfants, et la mémoire du naufrage du Titanic. En 1914, elle est la première femme candidate aux élections du Congrès états-unien. La même année, on fait appel à ses capacités de médiatrice après le massacre de Ludlow où la Garde nationale tue 20 hommes, femmes et enfants dans un camp de miniers grévistes (peut-être qu’alors son chemin s’est croisé avec celui d’une autre de nos femmes rebelles, Mother Jones ?) Pendant la Première guerre mondiale, elle aide, par le biais de la Croix-Rouge, à reconstruire la France dévastée et soigner des soldats blessés, ce qui lui vaut la Légion d’honneur. Après la guerre, sa fortune diminue et elle travaille comme actrice, une de ses passions depuis longtemps.

Quand J.J. meurt en 1922 sans laisser de testament, une dispute légale éclate entre elle et ses enfants ; elle durera plusieurs années, mais la famille finit par se réconcilier. Margaret Brown meurt en 1932 à New York d’une hémorragie cérébrale. Mais elle ne sera pas oubliée. Dès les années 1930, des journalistes dans des biographies romancées créent le sobriquet « l’insubmersible Molly Brown ». Les années 40 voient la création de pièces radiophoniques sur sa vie, et dans les années 60 suivent une comédie musicale et un film. Encore aujourd’hui, aucun des nombreux films sur le Titanic ne peut se passer de ce personnage courageux.

Pour en savoir plus :

  • Kristen Iversen : Molly Brown : Unraveling the Myth. 1999.
  • Le Musée Molly Brown House à Denver

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