La sécurité des femmes, ce n’est pas une loterie

Tel fut le thème poignant de la 15e conférence annuelle du réseau Women Against Violence Europe qui a eu lieu à Sofia du 10 au 12 octobre. Pendant trois jours, plus de 200 activistes et professionnel/le/s de plus de 20 pays se sont réuni/e/s pour échanger leurs pratiques et réfléchir ensemble à la lutte contre les violences faites aux femmes. Et Garance, tout nouveau point de contact pour la Belgique, était de la partie.

C’était l’occasion d’identifier les nombreuses lacunes dans l’accueil, l’accompagnement et l’aide aux femmes victimes de violence. Depuis 2011, le nombre d’Etats mettant en place des maisons d’accueil pour des femmes victimes de violence conjugale est resté stable. Même si on constate que de plus en plus de pays développent des standards minimaux pour ces refuges, dans certains pays, on constate un recul du nombre de places disponibles. Seuls dix pays atteignent actuellement le nombre recommandé d’une place d’hébergement par 10 000 habitant/e/s, et presque la moitié des pays n’a pas un réseau de refuges assez diversifié géographiquement. Les services d’aide pour les femmes sont typiquement sous-financés et doivent par conséquent lutter avec des ressources humaines insuffisantes. Tout cela mène à des niveaux d’aide et de protection très différents selon le pays. Une femme qui a le malheur de vivre de la violence doit se considérer heureuse si elle habite dans un pays où ces services lui sont accessibles. Le but de WAVE est que leur sécurité ne soit plus une question de chance, mais un droit fondamental.

Mais face à ces lacunes se dressent aussi des solutions possibles. Bientôt la Convention d’Istanbul devrait entrer en vigueur, sans doute début 2014 quand les 10 premières ratifications auront été déposées. Cette convention du Conseil de l’Europe tient les Etats pour responsables de la protection des femmes contre les violences. En ratifiant la convention, ils s’engagent à mettre en place un système global de lutte contre les violences faites aux femmes qui s’inspire des bonnes pratiques qui existent déjà ici et là, mais qui sont rarement disponibles dans leur intégralité. Entre autres, chaque Etat devra mettre en place des maisons d’accueil, une ligne d’écoute, des services spécialisés pour les victimes de violence sexuelle et pour les enfants témoins de violence entre leurs parents. Des rapports et des évaluations régulières doivent permettre aux Etats d’améliorer leurs efforts.

D’autres outils furent présentés, comme les jugements rendus par la Cour européenne des droits humains qui condamne régulièrement des Etats qui échouent dans la protection des droits des femmes. Les avocat/e/s et activistes qui connaissent ces jugements peuvent les utiliser comme de puissants arguments dans des cas individuels, aussi bien que pour faire pression sur leur gouvernement dans le but de changer des pratiques qui ont été condamnées ailleurs. De plus en plus d’associations féministes utilisent CEDAW pour le même but : faire condamner des Etats qui ne font pas suffisamment d’efforts pour protéger les femmes contre les violences. Et dans l’Union européenne, des parlementaires et des activistes se penchent sur la faisabilité d’une directive européenne sur les violences faites aux femmes. Comme une directive modifie la loi nationale dans le cas où un Etat membre n’est pas encore à la hauteur, ce serait une grande avancée pour élever les standards dans les politiques de lutte contre les violences.

Les Etats ne sont pas les seuls à avoir du pain sur la planche. Dans divers ateliers, les participant/e/s se sont penché/e/s sur les possibilités d’améliorer notre travail pour mettre une fin aux violences faites aux femmes. La présentation des toutes nouvelles « maisons oranges » (oranje huis) aux Pays-Bas a provoqué des débats houleux, car cette approche met en question une série de principes de base de l’intervention féministe en cas de violence entre partenaires, entre autres en proposant à la même adresse des services pour les victimes et pour les auteurs de violence. Une fois de plus, PICUM présentait son analyse inspirante de la problématique des femmes sans papiers, sur la façon de porter leur cause à l’attention des politiques pour rendre la protection et l’aide accessibles à ces femmes. De nombreuses recommandations sont issues de ces ateliers et seront prochainement publiées sur le site de WAVE.

Pour ne pas négliger la prévention des violences, Garance a animé pour la deuxième fois un atelier d’autodéfense féministe. Plus de 20 participantes ont profité de cette occasion pour compléter le travail intellectuel intense de cette conférence par un travail corporel, mental et verbal. Nombre de déléguées venant de pays où il n’y a pas d’organisations comme la nôtre pouvaient ainsi faire connaissance avec cet outil. Nous espérons que notre nouvelle implication dans le réseau WAVE donnera plus de visibilité encore à la capacité des femmes de prendre leur sécurité en mains.

Deux nouveaux événements ont donné un caractère particulier à cette conférence WAVE. Le tout premier Prix Corinna Seith a été décerné à Oona Brooks, une jeune chercheuse écossaise. Brooks a analysé les campagnes de prévention des violences sexuelles adressées aux jeunes femmes. Partant du point de vue des jeunes femmes par des interviews et des focus groups, elle a pu démontrer comment ces campagnes culpabilisent les victimes et renforcent l’idée que les violences masculines seraient normales et inévitables. Mais ces mêmes jeunes femmes ne sont pas dupes et suivent certains conseils de sécurité, résistent à d’autres et développent leur propre manière de gérer leur sécurité. La conclusion de Brooks : des campagnes de prévention efficaces devraient cibler les croyances culturelles qui légitiment les violences sexuelles et devraient proposer des modèles de masculinités positives.

La deuxième innovation était un échange ouvert sur le point aveugle de nombreuses organisations et activistes féministes : celui de notre propre bien-être et de notre sécurité. Nous nous voyons en effet confrontées non seulement à un climat hostile à notre approche, mais à des conditions de travail précaires, au discrédit, à la marginalisation, voire à la violence. C’était une première tentative de créer un espace où ces difficultés peuvent être partagées pour trouver les moyens de défendre nos droits. Il était bienvenu de rappeler que la Commission sur le statut des femmes de l’ONU a encore récemment appelé les Etats à « soutenir et protéger les personnes qui s’engagent à éliminer les violences faites aux femmes, y compris les défenseures des droits des femmes qui sont confrontées à des risques spécifiques ». Donc nous.

Toutes ces discussions, informations et réflexions doivent maintenant décanter pour que nous puissions décider comment Garance peut porter au moins certains de ces thèmes à l’attention du secteur associatif et des politiques en Belgique, comme c’est notre tâche en tant que point de contact. En tout cas, nous avons hâte de retrouver nos allié/e/s en 2014 à Vienne. Peut-être que ce sera l’occasion d’y aller avec une délégation belge plus importante...


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