Traductrice et gâchette révolutionnaire

Vera Ivanovna Zassoulitch est née en 1849 à Smolensk, dans une famille de la petite noblesse appauvrie. Son père meurt quand elle a 3 ans, et sa mère n’a pas les moyens d’élever ses cinq enfants ; elle envoie donc Vera et deux de ses soeurs vivre avec des parents plus aisés. Vera décrit cette période comme malheureuse, car elle n’a le sentiment ni d’être aimée, ni d’appartenir à une famille. Comme il se doit pour une fille de son niveau social, elle est éduquée par une gouvernante qui lui enseigne la littérature, le français et l’allemand - mais lui enlève aussi toute envie de devenir gouvernante elle-même. Mais comment faire dans une Russie où règne l’inégalité totale, rendant les femmes complètement dépendantes de leurs maris et sans possibilité de poursuivre les activités de leur choix ? Plus tard, Vera écrira que c’est ici qu’elle a entendu l’appel de la révolution, qui la rendrait « l’égale de n’importe quel garçon ; moi aussi, je pourrai rêver d’ « action », d’ « exploits » et de la « grande lutte » ».

Vera est envoyée en pensionnat à Moscou où elle doit approfondir ses compétences pour devenir gouvernante. L’enseignement est superficiel et vise surtout la soumission à une autorité, ce qui ne pourra que renforcer la conviction de Vera de devoir trouver un moyen de vivre en liberté. Et elle trouve cela dans sa lecture, se familiarise avec différentes théories sociales et politiques qui lui ouvrent l’horizon. Sa soeur ainée, Ekaterina, est déjà membre d’un cercle estudiantin révolutionnaire et la présente à des femmes et hommes vivant en clandestinité, publiant des pamphlets et luttant contre l’injustice, la pauvreté et l’ignorance de la population. Elle dira plus tard qu’à 16 ans elle était déjà socialiste.

Après avoir obtenu son certificat de gouvernante, elle trouve un travail d’employée chez un juge de paix près de Moscou. C’est ici qu’elle découvre pour la première fois la misère des populations rurales et qu’elle acquiert la conviction que sa position sociale lui permet d’aider ces gens. Elle s’engage alors dans des coopératives et déménage à St Petersbourg. Au début elle n’a pas d’intentions subversives, mais très vite elle se rend compte que même le peu qu’elle peut faire rencontre de la résistance dans l’Etat tsariste. Sa famille est la cible d’arrestations arbitraires, son beau-frère meurt en Sibérie.

Vera Zassulitch

A St Petersbourg, elle rencontre le nihiliste Sergei Netchaïev, « co-révolutionnaire » de l’anarchiste Michaïl Bakounine. Netchaïev l’utilise comme intermédiaire pour transporter des lettres. Zassoulitch écrit plus tard que Netchaïev lui a donné de l’espoir que la révolution pourrait avoir lieu en Russie dans un avenir proche et qu’elle pouvait y jouer un rôle, mais se distancie de ses mensonges et actes violents et sera dorénavant sur ses gardes contre des leaders trop charismatiques et trop peu soucieux d’éthique. En 1869, elle est arrêté sans accusations précises et passe deux ans en cellule d’isolement. Elle est relâchée, ré-arrêtée et transférée en exil administratif à Novgorod où on la laisse sans aucun moyen de subsistance. Pendant plusieurs mois, elle vit dans la rue, dépendante de la charité des habitant/e/s. Sa mère pétitionne sans relâche auprès des autorités pour qu’elle soit transférée dans une autre ville, où elle peut vivre avec sa soeur. Après un an avec sa soeur, la police fouille la maison et trouve des documents impliquant son beau-frère dans un groupe de conspirateurs. Sans preuve ni procès, elle est de nouveau exilée, cette fois-ci à Kostroma, puis à Kharkov, où elle suit une formation de sage-femme, mais elle ne trouve pas de travail. A plusieurs moments, elle n’est pas loin de mourir de sous-nutrition, mais elle tient bon.

De toutes ces épreuves, de ces six années de prison et d’exil, elle émerge encore plus révolutionnaire qu’avant. Après sa libération, elle se rend à Kiev et contacte un groupe clandestin anarchiste, les Emeutiers du Sud. Il y a beaucoup de discussions idéologiques et tactiques, mais aussi des actions, auxquelles Zassoulitch participe avec enthousiasme, un revolver à la ceinture. Ses collègues l’admirent pour sa sincérité et son comportement sans prétention envers les autres membres du cercle. Avec un collègue, elle adopte une fausse identité pour vivre comme un couple paysan en Ukraine et répandre la bonne nouvelle révolutionnaire dans la population rurale. Mais elle ne sait pas comment gérer un ménage et parle avec un accent moscovite, ce qui attire la suspicion des paysan/ne/s et des autorités. Après cet échec, elle s’installe à Krilov d’où elle aide à libérer deux prisonniers politiques. Elle vit avec un autre co-révolutionnaire, en union libre, quand leurs activités respectives le permettent, jusqu’à ce qu’il soit déporté en Sibérie en 1884.

Une de ses co-révolutionnaires incarcérées témoigne de la bastonnade arbitraire et brutale qu’un prisonnier politique a reçue du préfet de police de St Petersbourg, Fiodor Trepov, menant le prisonnier à la folie. Pour les cercles révolutionnaires autant que pour l’intelligentsia, c’est insupportable. Plusieurs révolutionnaires conspirent pour tuer Trepov, mais Zassoulitch agit la première. Elle se présente un matin dans son bureau parmi une foule de pétitionnaires, sort un revolver et, après un premier tir qui ne part pas, arrive à blesser Trepov. Puis elle lâche l’arme pour qu’elle ne se déclenche pas. La police l’attrape et la bat. Trepov se remettra de sa blessure.

Elle est arrêtée et accusée de tentative de meurtre, mais le procès ne se déroule pas comme l’ont prévu les forces de l’ordre. Juste avant l’affaire Trepov, un autre procès politique avait eu lieu, causant beaucoup d’émoi dans la population. C’est pourquoi le ministre de la justice tente de présenter le cas comme un acte de pure vengeance, libre de toute motivation politique. Mais l’avocat de Zassoulitch brandit des preuves dénonçant les abus policiers et retourne complètement le procès. Zassoulitch se comporte avec tant de dignité qu’on dirait que l’accusé est plutôt Trepov. Grâce aux réformes judiciaires du tsar Alexandre II, le tribunal a assez d’indépendance pour maintenir la décision des jurés d’acquitter Zassoulitch. La police tente de l’arrêter à la sortie du tribunal, mais elle s’échappe grâce à la foule qui intervient et se cache un temps chez l’aristocrate féministe Anna Philosophova. Zassoulitch devient une héroïne du mouvement révolutionnaire russe ; un co-révolutionnaire écrit : « A l’horizon apparaît la silhouette d’une figure sombre, illuminée par une sorte de flamme infernale, un personnage au menton fièrement levé et un regard où se lisent la provocation et la vengeance. » Malgré sa participation à l’attentat, elle préfèrera pendant toute sa vie l’agitation politique à l’action terroriste.

Sentant l’air du temps, Zassoulitch part s’exiler en Suisse. Elle a raison car peu après, son procès est annulé, et elle pourrait de nouveau être inculpée. A Zurich, elle devient marxiste et co-fonde Libération du travail, le premier groupe marxiste russe. Ce groupe lui confie la traduction d’une série d’œuvres de Karl Marx vers le russe, entre autres le Manifeste communiste. Ces traductions seront à la base de l’influence marxiste sur les intellectuel/le/s russes de la fin du siècle, et ainsi aussi sur les mouvements révolutionnaires de ce pays. Durant ce travail, elle entre en correspondance avec Marx pour clarifier ce qu’il pense d’une industrialisation russe, ainsi qu’avec Friedrich Engels. La nouvelle génération de marxistes russes joindra le groupe Libération du travail quelques années après, avec parmi eux un certain Vladimir Lénine. Malgré des tensions internes, le groupe fonde le journal Iskra qui prend position contre les marxistes modérés. Trotsky dit de Zassoulitch qu’elle a remarquablement intégré les éléments théoriques de Marx, tout en les mariant à ses convictions révolutionnaires radicales.

En 1903, le groupe autour de Iskra organise à Bruxelles et à Londres un congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, dont Zassoulitch est membre. C’est pendant cet événement qu’a lieu le schisme entre les marxistes plus radicaux avec Lénine et les plus modérés de Julius Martov. Tandis que Lénine prône un petit parti de révolutionnaires professionnels, Martov préfère un large mouvement d’activistes. Martov gagne le vote, mais Lénine refuse de l’accepter et lance son propre mouvement, les bolcheviks. Zassoulitch adhère aux mencheviks, qui s’opposent à Lénine avec virulence, et retourne en Russie après la révolution de 1905. L’échec de cette révolution la décourage, mais elle soutient encore l’effort de mobilisation russe lors de la Première guerre mondiale puis prend position contre la Révolution d’octobre, menée par les bolcheviks en 1917. Les persécutions des mencheviks qui suivront, ainsi que le stalinisme, lui seront épargnés, car elle décède en 1919 à Petrograd.

Pour en savoir plus :

  • Trois articles de Vera Zassoulitch de 1897, en anglais
  • Christine Fauré et Hélène Châtelain : « Quatre femmes terroristes contre le tsar, Vera Zassoulitch, Olga Loubatovitch, Élisabeth Kovalskaïa, Vera Figner. » Collection Actes et mémoires du peuple, éditions Maspero, Paris, 1978

Avec le soutien de la COCOF - © 2009 Garance ASBL
© 2009 Garance ASBL - www.garance.be - info@garance.be