La révolte de la « génération volée »

L’Australie a mis beaucoup de temps avant de s’excuser pour une politique honteuse, qui marque un des points les plus dramatiques de la relation entre majorité blanche et minorité indigène : le vol de plusieurs générations d’enfants. Entre 1906 et 1969 (dans certains cas même encore pendant les années 1970, voire 1980), des missions religieuses et des autorités locales et fédérales ont enlevé des dizaines de milliers d’enfants aborigènes de leurs familles pour les placer en institution, au service d’une politique raciste et génocidaire. Il y avait peut-être de bonnes intentions, mais nous savons que l’enfer en est pavé. Certains acteurs prétendaient même que de toute façon, les aborigènes oubliaient vite leurs enfants et que la douleur n’était que temporaire.

Margaret Tucker a survécu à ce traumatisme et en a fait la motivation de son engagement politique. Née sous le nom de Lilardia en 1904, elle passe ses premières années avec sa famille maternelle à Cummeragunja Mission. Son père est Wiradjuri et vit à Syndey, ayant abandonné la famille, sa mère Theresa Clements est la dernière des Ulupna ; elle travaille à temps plein chez un ménage blanc et ne peut pas vivre avec ses enfants. En 1917, la police vient chercher Margaret et sa soeur Evelyne. Une fois de plus, l’Autorité de protection des aborigènes a décidé qu’il faut protéger les aborigènes d’eux-mêmes en les « civilisant », dictant l’éducation et l’avenir des enfants, loin de leurs racines culturelles. On vise surtout les filles, car il y a de la demande pour cette main-d’œuvre bon marché. En l’espace de quelques années, des centaines de filles aborigènes, à partir de l’âge de 11 ans, sont placées dans des écoles spéciales et vont, en théorie à partir de 14 ans, travailler comme apprenties chez des familles. En réalité, les autorités font travailler des filles de 12, 13 ans ; c’est du travail enfantin forcé.

Margaret Tucker

Margaret et sa soeur sont séparées de force de leur mère et placées dans une école pour filles aborigènes où elles sont formées comme domestiques. Margaret doit travailler pour un salaire ridicule dans différentes familles blanches, où elle subit des violences graves. Comme sa cheffe contrôle ses lettres à sa mère, elle dessine un message secret sur l’enveloppe sur le chemin de la poste. Sa mère comprend qu’elle est maltraitée, remue terre et ciel pour la retrouver et fait un scandale. L’Office de protection des aborigènes, sous la tutelle duquel Margaret se trouve toujours, la place dans une nouvelle famille. Margaret s’enfuit, et à sa majorité à 21 ans, elle est libérée de cette tutelle. Elle peut alors s’installer à Melbourne où elle retrouve sa famille et travaille dans une usine.

Les années 1930 la voient militer pour les droits des aborigènes, avec d’autres grands noms de ce mouvement, comme William Cooper, Bill et Eric Onus ou Douglas Nicholls. En 1932, elle co-fonde avec certains d’entre eux la Ligue des aborigènes australiens, la première organisation de défense des droits aborigènes en Australie. Un an plus tard, elle épouse Phil Tucker, un blanc avec qui elle a une fille. Quand ils se séparent, elle trouve refuge chez des amis communistes. A cette époque, le Parti communiste mène une politique de recrutement envers les aborigènes, conformément à la stratégie internationale fixée par Staline. En Australie, c’est alors le seul parti politique à l’écoute de la communauté aborigène.

En 1938, l’Australie officielle commémore le 150e anniversaire de la colonisation britannique du continent australien. Deux associations aborigènes s’unissent pour organiser une Journée nationale de deuil et de protestation pour rappeler 150 ans d’expropriations, de discriminations et de violences. Une marche réunit des milliers d’aborigènes et de leurs allié/e/s, mais les aborigènes se heurtent aux discriminations même dans leur protestation : ils/elles ne peuvent rentrer que par la porte arrière dans la salle réservée pour une rencontre rien qu’entre eux et elles. Margaret Tucker ne se contente pas de participer aux événements, elle contribue à leur succès par ses capacités d’organisatrice et de metteuse en réseau. Son appartement est une plaque tournante pour des réunions, des mobilisations et de l’aide individuelle. Elle intervient en public pour rallier son peuple à la cause, organise de nombreux événements et dirige une chorale de femmes aborigènes pour récolter des fonds. Elle est rapidement connue dans sa communauté comme Aunty Marge Tucker, celle qui écoute et aide tout le monde.

Margaret Tucker

1960 voit la fondation du United Council of Aboriginal and Islander Women, la première organisation nationale de femmes aborigènes, qu’elle lance avec sa soeur cadette Geraldine Briggs. Par la suite, elle s’implique de plus en plus dans la politique officielle envers les aborigènes, en devenant la première femme aborigène au Aborigènes Welfare Board et en intégrant le Ministère des Affaires aborigènes en 1968. La même année, elle reçoit l’Ordre of the British Empire pour son engagement auprès de sa communauté.

Tout en restant active sur tous les fronts de la lutte pour les droits aborigènes, elle évolue idéologiquement vers le Moral Re-Armament Movement. Ce mouvement conservateur, né pendant la Deuxième guerre mondiale, a des racines chrétiennes, mais s’ouvre aux personnes de toutes confessions, les encourageant à s’impliquer pour changer le monde en se changeant elles-mêmes. En pleine Guerre froide, il s’intéresse particulièrement à « reconvertir » des activistes aborigènes pour stopper l’avance du communisme. Margaret Tucker sait utiliser cette ouverture pour promouvoir sa cause. C’est ici qu’elle rencontre pour la première fois une personne blanche de la classe aisée qui demande pardon pour la souffrance que les sien/ne/s ont infligée à la population aborigène. Le MRA la soutient pendant les quatre ans de rédaction de son autobiographie, mettant à sa disposition un lieu calme pour écrire et une assistance personnelle, impliquant de la méditation et recherche spirituelle. C’est un processus pénible et libérateur en même temps, car elle doit revisiter dans sa mémoire des périodes de sa vie marquées par la violence et la souffrance, mais elle arrive aussi à un sentiment de clôture et de réconciliation.

If Everyone Cared

En 1977 apparaît « If Everyone Cared ». Ce livre, une des premières autobiographies aborigènes, devient une histoire paradigmatique, servant de source de citations à toute personne écrivant à propos des générations volées. Il est adapté en documentaire télévisé et connaît un succès commercial, devenant même une lecture obligatoire dans les écoles de plusieurs Etats australiens. Ce succès est probablement aussi lié à certaines adaptations du récit originel de Tucker, pour ne pas choquer le public blanc. Par exemple, les séquelles psychologiques et physiques des violences qu’elle a connues sont minimisées, tout comme le caractère raciste de ces violences. Après sa mort, il s’avère que certains passages dans le livre sont romancés – les documentalistes travaillant sur les registres historiques pour permettre aux personnes aborigènes de retrouver leurs familles constatent des contradictions entre les documents officiels et le récit de Tucker. Ceci n’enlève rien de la force de conviction que « If Everyone Cared » exerce sur l’opinion politique australienne.

En 1992, le Premier ministre australien Keating reconnaît publiquement le tort fait aux aborigènes au nom de la nation australienne et commande une enquête nationale sur les générations volées. Margaret Tucker ne verra plus la parution du rapport Bringing Them Home, et sa mort en 1996 lui épargne également d’assister au retournement politique du gouvernement Howard, qui refuse de reconnaître ou de s’excuser pour le passé : « Je sympathise fondamentalement avec les Australiens qui se sentent insultés quand on leur dit que nous avons un passé raciste et bigot. » En 2008, le Parlement australien, sous le Premier ministre Kevin Rudd, reconnaît publiquement les torts de sa politique assimilationniste des générations volées, demande pardon à la communauté aborigène pour la souffrance infligée et s’engage dans un processus de réparation. Le nom de Margaret Tucker reste vivant dans la mémoire de son peuple et celle de l’Australie. En son honneur, une maison d’accueil pour des jeunes filles aborigènes et leurs enfants porte son nom.


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