Une visionnaire africaine à la Ghandi

Aline Sitoé Diatta est née à Cabrousse dans le Sud du Sénégal, en Casamance, en 1920. A la mort de son père, elle est élevée par son oncle paternel. Son époque est caractérisée par des changements sociétaux importants : l’administration coloniale française instaure son règne de manière de plus en plus systématique en Casamance, recrutant les hommes pour le travail forcé et le service militaire et forçant les paysan/ne/s, par la levée des impôts, à intégrer une économie monétisée et orientée à l’exportation. En réaction, la population, majoritairement des diolas, développe une conscience identitaire de plus en plus forte et des moyens de résistance dépassant les seules frontières de village. Les femmes y jouent un rôle important, par exemple par l’Ehougna, un culte féminin de fertilité qui réunit les femmes de plusieurs villages pour empêcher le départ des jeunes hommes au service pour les colonisateurs.

Aline Sitoé Diatta

Quand Aline Sitoé a 15 ans, elle va à Ziguinchor pour chercher du travail, comme le font les jeunes de son peuple, femmes et hommes. Malgré un handicap qu’elle garde d’une attaque de poliomyélite, elle travaille d’abord comme docker, mais cette vie est dure. Quelques années plus tard, elle se rend à la capitale Dakar et trouve un poste comme employée de maison chez un commerçant français. Elle s’intéresse aux pratiques religieuses traditionnelles et est initiée comme prêtresse. La colonisation la révolte, avec son lot d’injustices et d’exploitation qui sont le pain quotidien des Sénégalais/es. Elle a alors ses premières visions, qui lui ordonnent d’agir contre le colonialisme français : un vautour blanc lui apparaît et lui dit de rentrer chez elle pour libérer son peuple. Elle refuse d’abord de suivre cette mission et est frappée par des paralysies et des évanouissements.

De retour en Casamance en 1942, elle retrouve sa mobilité. Elle prêche et rallie de plus en plus de gens à sa cause. Ses méthodes ressemblent à la désobéissance civile de Ghandi. Non seulement elle appelle les sien/ne/s à refuser tout acte imposé par les colonisateurs, qu’il s’agisse de payer des impôts ou d’intégrer l’armée pour contribuer à l’effort de guerre dans le contexte de la Deuxième guerre mondiale ; elle conseille aussi aux paysan/ne/s de ne plus cultiver l’arachide, considéré comme une plante commerciale pour produire de l’huile, mais plutôt des cultures vivrières qui doivent nourrir la population : manioc, patate douce, maïs, riz. Sa philosophie n’appelle pas seulement à un retour aux coutumes ancestrales, mais introduit aussi des notions d’égalité entre les femmes et les hommes, jusque là peu présentes dans le discours politique. Sa suite ne cesse de grandir, on se raconte qu’elle sait faire tomber la pluie et guérir les malades, et on l’appelle « la dame de Cabrousse ». Elle reçoit des délégations villageoises de toute la Casamance et gagne en influence unificatrice, on lui propose même un titre réservé aux hommes.

Aline Sitoe Diatta

Tout cela ne plaît évidemment pas à l’administration coloniale française. Diatta est considérée comme potentiellement dangereuse, et on tente de l’arrêter en 1943 en l’accusant d’incitation à la rébellion, tuant dans la foulée une femme qu’on prenait pour Aline Sitoé. Celle-ci se rend le lendemain aux autorités pour éviter que d’autres personnes souffrent à sa place. Elle est condamnée à 10 ans de prison et déportée en secret d’abord au Gambie, puis à Tombouctou au Mali, également sous règne français. Dernière personne à être déportée du Sénégal, elle y meurt en 1944, à l’âge de 24 ans, probablement parce que la direction de la prison lui refuse les soins médicaux quand elle tombe malade. Mais elle n’est pas oubliée. Sa mémoire se construit dans la tension entre la politique nationale sénégalaise et la politique séparatiste casamançaise. Aujourd’hui encore, des écoles, des stades et même un ferry portent son nom ; sa vie et son image sont reprises dans de nombreuses œuvres d’art.

Pour en savoir plus :

  • Lucie Hubert : Héroïnes africaines Vol. 1 : Aline Sitoe Diatta, Anne Zingha, Lalla Fatma N’Soumer, Monde global Editions nouvelles, 2012
  • Wilmetta J. Toliver-Diallo : « ’The Woman Who Was More than a Man’ : Making Aline Sitoe Diatta into a National Heroine in Senegal. » Revue Canadienne des Études Africaines, Vol. 39, No. 2, pp. 338-360

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