L’important c’est de participer !

Les admiratrices de Katherine Hepburn se souviendront sans doute d’elle dans « Mademoiselle Gagne-tout » (1952) en Pat, sportive brillante à la fois en golf, tennis et boxe. Que les filles participent aujourd’hui aux cours d’éducation physique et sportive à l’école, que le championnat de foot féminin soit devenu un spectacle mondial, que les sportives de toutes sortes aillent toujours plus haut, plus fort, plus loin, tout cela existe grâce à Alice Milliat, notre rebelle du mois.

Au début du 20e siècle, les femmes se heurtent à de nombreux obstacles pour ce qui concerne le développement de leurs compétences physiques ainsi que de leur force mentale et corporelle, liées aux activités sportives. Les médecins pensent que toute activité sportive est un danger pour les femmes fragiles et - horreur ! - diminue leur beauté et fécondité. Les vêtements féminins ne permettent pas de mouvement libre, même pas de respirations profondes. Les bonnes moeurs veulent que les femmes ne sautent pas et n’écartent pas les jambes. Pratiquer un sport demande donc le courage de s’opposer aux normes de son temps et d’assumer les réactions négatives, des moqueries jusqu’aux insultes. Le sport est donc réservé à quelques femmes pionnières et isolées, venant souvent de la noblesse et de la haute bourgeoisie et pouvant plus facilement supporter l’étiquette d’excentrique. Le sport organisé est un domaine purement masculin et militarisé. Alice Milliat changera profondément cet état des choses.

Alice Milliat

Elle naît en 1884 à Nantes, dans la famille Million qui y tient une épicerie. A 20 ans, elle épouse un employé de commerce, Joseph Milliat, qui l’emmène aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne lors de ses voyages d’affaires. Elle y travaille comme institutrice, comptable, traductrice et vendeuse. En 1908, Alice devient veuve, et elle noie sa douleur dans le sport. Les cours de gymnastique harmonique proposés aux filles dans les écoles ne l’avaient jamais intéressée. C’est quand elle fréquente les stades que sa passion s’enflamme. Tout comme la Pat de Katherine Hepburn, elle pratique plusieurs sports, l’aviron, sa discipline de prédilection, le hockey, la natation, le disque et le football. Première femme à obtenir le brevet Audax (pour avoir ramé 50 km en moins de 12 heures), elle s’entraîne dans le tout récent club Femina Sport à Paris dont elle devient la présidente en 1915. Pendant la Première Guerre mondiale, le sport féminin se développe : les hommes étant au front, ce sont les femmes qui reprennent leurs rôles au travail, mais aussi dans le sport. Et une fois la guerre terminée, elles ne se laissent pas gentiment renvoyer au foyer.

Dans ce climat, Alice Milliat fonde en 1917, avec des représentantes des trois clubs pour femmes dans le pays, la Fédération des sociétés féminines sportives de France (FSFSF). Le but est de promouvoir le sport féminin, entre autres en organisant des compétitions féminines, car les organismes sportifs masculins refusent de le faire. Un de ses premiers actes de présidente – elle est élue en 1919 - est de demander au Comité international olympique d’intégrer des épreuves féminines dans le programme. Indignation générale et refus catégorique : « Une olympiade femelle serait impraticable (sic), inintéressante, inesthétique et incorrecte ». Il faudra attendre le départ de Pierre de Coubertin – pour qui le véritable héros des JO ne peut être qu’un homme, le rôle des femmes se résumant à couronner les vainqueurs - pour que les femmes obtiennent l’accès aux Jeux olympiques. Pour sa longue opposition au créateur des JO Modernes, Milliat sera surnommée « l’anti-Coubertin » par ses détracteurs.

Sous sa présidence, la FSFSF crée des championnats nationaux de football, basket-ball, hockey et natation et voit considérablement augmenter sa base. Dans les années 1930, des centaines de clubs en sont membres, représentant plus de 50 000 femmes. L’engagement de Milliat n’est pas explicitement féministe : même si elle investit 20 ans de sa vie dans la lutte pour le droit des femmes à une pratique sportive et veut « faire la guerre aux préjugés », elle ne se déclare pas féministe et ne s’exprime pas sur d’autres causes concernant les droits des femmes. Par contre, elle écrit que le sport « développe la personnalité, donne de l’assurance et du cran, crée un esprit ’débrouillard’ », toutes qualités caractérisant les femmes émancipées et qui lui seront nécessaires pour son combat. Sa stratégie pour la reconnaissance du sport féminin est de créer des épreuves spécifiquement féminines, calquées sur les compétitions chez les hommes. Ainsi elle jette les bases de la ségrégation sexuée des sports qui perdure aujourd’hui, la seule discipline admettant les femmes et les hommes à pied d’égalité étant l’équitation.

Alice Milliat en aviron

Mais la progression du sport féminin en France ne lui suffit pas. Milliat met en place une première réunion de représentantes de fédérations féminines de différents pays à Monte Carlo en 1921, qui mène à la fondation de la Fédération Sportive Féminine Internationale (FSFI), dont le siège se trouvera à son domicile. La même année, la FSFI organise sous sa présidence un tout premier meeting international féminin, avec des participantes de cinq pays : France, Grande-Bretagne, Italie, Norvège, Suisse. Faute de stade, les épreuves ont lieu sur un terrain de tir à pigeon, attirant néanmoins une grande foule. L’année suivante, la FSFI obtient le stade de Vincennes et attire 20 000 spectateurs et spectatrices qui assistent, ébahi/e/s, à onze épreuves disputées par 65 sportives qui établissent 18 records mondiaux. L’utilisation du terme « Jeux olympiques féminins » attire les foudres du Comité international olympique. Non seulement le CIO refuse de reconnaître la FSFI, mais soucieux de son image publique, il lui interdit l’utilisation du sigle olympique.

Malgré cette résistance, les Jeux mondiaux féminins ont lieu en alternance avec les Jeux olympiques, attirant après quelques années des centaines d’athlètes de 31 pays et des dizaines de milliers de spectatrices et spectateurs. Face à ce succès, les organisations sportives masculines commencent à se poser des questions. Au niveau olympique, il faut attendre les Jeux de 1928 à Amsterdam pour que les femmes puissent participer pour la première fois, disputant les 100 et 800m, le relais 4x100m, le saut en longueur et le lancer de disque en athlétisme, ainsi que la gymnastique par équipe, la natation et l’escrime. Pour protester contre ce nombre restreint de disciplines, la Grande-Bretagne boycotte les jeux. Milliat trouve également que le CIO peut faire mieux et doute de la durabilité de l’inclusion des femmes. C’est pourquoi elle pousse la FSFI à poursuivre l’organisation des Jeux mondiaux féminins jusqu’en 1934. En parallèle, Milliat organise des congrès pour harmoniser les règlements des différentes disciplines, enregistrer les records et introduire de nouvelles disciplines.

La règlementation du sport féminin a aussi des désavantages normatifs. Ainsi, la FSFI introduit en 1936 un examen médical au début des compétitions pour vérifier la « féminité » des participantes et empêcher des « tricheries ». En France, Milliat et sa FSFSF sont impliquées dans l’affaire Violette Morris. Sportive polyvalente de haut niveau (football, athlétisme, haltérophilie, course cycliste, boxe et on en passe), celle-ci perd sa licence de sportive en 1927 pour atteinte aux bonnes moeurs et porte plainte, sans succès, contre le règlement de la FSFSF qui interdit aux sportives le port de pantalons en public.

Une sportive

En 1935, la FSFSF et la FSFI commencent à battre de l’aile. Le succès du sport féminin a poussé les organisations masculines à leur faire de la concurrence. La FSFSF se trouve en difficultés financières, et Milliat lance une loterie pour pourvoir financer l’achat d’un terrain d’entraînement, d’urgence nécessaire. Les attaques personnelles sont fréquentes et virulentes. Finalement, Milliat tombe malade ; elle ne peut que préparer l’intégration des fédérations féminines française et internationale dans les structures des grandes fédérations (effective en 1936), puis se retire totalement du monde sportif. On ne sait plus grand-chose de sa vie après cette date. Elle décède en 1957 à Paris et trouve son dernier repos à Nantes. De nombreuses salles sportives en France portent aujourd’hui son nom, mais peu de gens se souviennent de ses exploits. Et il faudra attendre 1976 pour que l’aviron féminin soit admis aux JO.

La stratégie et la puissance organisationnelle de la FSFI serviront de modèle à de nombreuses fédérations nationales qui luttent contre la discrimination dans le sport partout dans le monde. Aujourd’hui, les femmes sont en train de rattraper peu à peu les performances sportives des hommes, mais sont encore loin de la pleine égalité, qu’il s’agit de l’accès au sport, aux installations sportives et aux postes de décision, de l’image des sportives de haut niveau dans les médias et de leurs revenus ou tout simplement du fait que la sexuation des disciplines n’est toujours pas morte (des femmes karatekas, il y en a, mais où sont les hommes pratiquant la gymnastique rythmique ?). Les héritières de Alice Milliat ont donc encore du pain sur la planche (à voile).

Pour en savoir plus :

  • André Devon : Alice Milliat, la passionaria du sport féminin. Vuibert, Paris 2005.

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