Etre guerrière au Japon médiéval

Pour beaucoup d’entre nous, le Japon médiéval évoque les samouraïs, ces guerriers soumis à un code d’honneur très strict. Les femmes représentées dans les œuvres littéraires et dans les légendes folkloriques sont des manipulatrices ou des éminences grises, ou alors des épouses soumises et fidèles, préférant mourir quand leur mari est tué au combat. La plupart du temps, les femmes nobles servent de pions pour assurer par le mariage des alliances politiques et militaires ; des femmes communes, nous ne savons rien. Qu’il y ait eu aussi des femmes samouraïs, des onna-musha, voilà une réalité peu connue ; pourtant, l’historiographie et la littérature classique japonaises ont préservé le souvenir de certaines d’entre elles. Comme celui de dame Hangaku, ou Hangaku Gozen, dont on dit qu’elle était exceptionnellement forte et précise au tir à l’arc.

Hangaku Gozen

Nous sommes à la fin de l’ère Heian (fin 12e siècle), une période sous influence chinoise, bouddhiste et taoïste au Japon, qui voit l’émergence d’une classe de guerriers, les samouraïs (« ceux qui servent ») ou bushi (« ceux qui pratiquent les arts de la guerre »), membres de l’aristocratie provinciale. La cour impériale est illustre pour sa vie culturelle, notamment la poésie et la littérature, comme par exemple le célèbre recueil « Le Dit du Genji ». Jo Sukekuni est samouraï dans la province Echigo (aujourd’hui dans la préfecture de Niigata), et il a trois enfants : deux garçons, Sukenaga et Sukemoto (aussi connu sous le nom de Nagamochi), et la cadette, Hangaku. Les trois enfants reçoivent une éducation de guerrièr/e, et c’est tant mieux par ces temps belliqueux. Depuis des décennies, un conflit pour la succession impériale provoque de nombreux affrontements. La famille Jo appartient au clan Taira, des allié/e/s de l’empereur contre le shogun, et participe à la guerre de Genpei où Hangaku se bat vaillamment. Finalement, les Taira perdent la guerre et avec cela de l’influence politique. Sukenaga tombe en 1182. Les vainqueurs de la guerre de Genpei peuvent investir la position du shogun, le commandant militaire suprême. Sukemoto obtient le pardon et intègre la campagne du shogun en 1189.

Le gouvernement tente de soumettre un neveu de la famille Jo, Sukemori, ce qui mène à une rébellion en 1201. Sukemoto organise un soulèvement contre le shogunat de Kamakura, et sa soeur lève une armée pour le soutenir. Sous l’attaque d’une armée du clan Hojo, Hangaku et Sukemori prennent une position défensive au fort de Torisaka. Les chances sont inégales : les 3000 hommes de Hangaku affrontent 10 000 soldats des Hojo. Hangaku maintient cette position pendant trois mois. Pourtant, dans cette période, les forts n’étaient rien de plus que des palissades de bois. Elle se barricade dans une tour, d’où elle mène ses hommes et tue de nombreux ennemis avec ses flèches, tenant à distance les adversaires. Après une résistance acharnée, Hangaku est blessée par des flèches et des lances aux deux jambes et elle est capturée. Aussitôt, la défense tombe et ses troupes se rendent.

Hangaku Gozen

Hangaku est amenée à la court de Kamakura, où le shogun doit décider de son sort. En principe, il a le droit de l’obliger au suicide ritualisé traditionnel, le seppuku (au vu de ses exploits, elle aurait probablement eu droit à la forme de seppuku pour homme, en se taillant l’abdomen, plutôt que le jigai prévu pour les épouses de samouraï, en se tranchant la gorge). Mais Hangaku impressionne plusieurs guerriers par son courage et sa dignité. L’un d’entre eux, Asari Yoshito, la demande en mariage. Il reçoit la permission d’épouser l’héroïne – l’opinion de Hangaku sur ce mariage reste inconnue - et le couple vit à Kai où Hangaku met au monde au moins une fille. Sa fin n’est pas rapportée de manière unanime : selon certaines sources, sa famille a pu vivre en paix, d’autres rapportent que Hangaku est tombée lors de la défense du fort Torisaka.

Naginata

Hangaku Gozen est mentionnée dans la chronique médiévale Azuma Kagami, et de nombreux artistes l’immortalisent dans leurs œuvres, par exemple Kuniyoshi, qui a réalisé une série d’estampes sur bois de femmes guerrières. Même si elle maîtrise le tir à l’arc, condition sine qua non pour atteindre le statut de guerrière, Hangaku, tout comme d’autres guerrières de son époque, est aussi connue pour avoir manié la naginata, une arme redoutable formée d’un long bâton avec, au bout, une lame courbée (connue en Europe comme fauchard). Dans le corps à corps, la différence de poids et de taille donne souvent un désavantage aux femmes. La naginata répond à ce problème : grâce à sa longueur, elle tient les adversaires et leurs chevaux à distance, hors de portée de leurs épées, tout en faisant des dégâts. A partir de cette pratique se développe le Naginatajutsu, un art martial contemporain qui est majoritairement pratiqué au Japon, par des femmes.


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