Autodéfense : évitons les confusions !

L’affaire du bijoutier de Nice qui a tué un voleur est largement reprise dans les médias, et un terme apparaît souvent à son propos : « autodéfense ». Donnant des formations, justement en « autodéfense », nous tenons à corriger certaines idées reçues.

D’abord les faits : le 11 septembre, deux jeunes hommes braquent un magasin de bijoux à Nice. L’un d’entre eux menace le bijoutier avec un fusil et le roue de coups de poing et de pied. Après avoir vidé le coffre, les deux hommes s’enfuient en scooter. Le bijoutier saisit un pistolet et tire trois fois sur les voleurs. Assis sur le siège arrière, l’un d’eux est touché et meurt sur place.

Le droit reconnaît la légitime défense, disant clairement que nous avons le droit de faire mal à quelqu’un, de le blesser, voire de le tuer, si c’est nécessaire pour la défense de soi-même ou d’autrui. Mais pour qu’une défense soit légitime, il y a cinq conditions :

  • L’agression doit constituer un danger physique grave pour vous ou une autre personne ; en Belgique, le législateur a heureusement accordé plus d’importance à la vie et à la santé des personnes, mêmes celles commettant des vols, qu’à la propriété, et vous n’avez donc pas le droit de vous défendre physiquement contre un vol tant que vous n’êtes pas vous-même en danger. Pour la France c’est plus compliqué que ça, car la loi donne le droit de défendre ses biens, en tout cas pour un acte hors homicide volontaire (voir le poste du 16 septembre de Maître Eolas).
  • L’agression doit être illégitime, ce qui est clairement le cas pour un braquage ;
  • L’agression doit être actuelle ou imminente, et c’est ici que le bât blesse : les agresseurs étaient en fuite et le danger était donc passé. Leur tirer dessus pour se venger ou pour récupérer ses biens ne constitue plus de la légitime défense ! Par contre, il ne faut pas attendre d’avoir encaissé le premier coup pour pouvoir se défendre légitimement - il suffit d’avoir des raisons de croire que là, dans l’instant, l’agression va commencer.
  • La défense physique doit être le dernier recours possible. Si vous pouvez encore appeler la police, vous mettre en sécurité ou chercher de l’aide auprès d’autres personnes, vous n’avez pas le droit de frapper un agresseur.
  • La défense physique doit être proportionnelle. Cela ne veut pas dire que si l’agresseur vous frappe, vous pouvez le frapper, s’il vous étrangle, vous pouvez l’étrangler (cela aurait le désavantage que vous devriez attendre que l’agresseur vous ait fait mal avant de pouvoir riposter !). La règle veut que vous utilisiez le moins de force possible, que vous fassiez le moins de dégâts possible pour arrêter l’agression. Il faut donc se limiter au strict minimum nécessaire.

Le bijoutier de Nice a donc clairement agi en dehors du cadre de la légitime défense. Certain/e/s de nos lecteurs/trices se rappellent peut-être un cas similaire à Schaerbeek en 2010 où un bijoutier a tué un braqueur et blessé un deuxième quand ils étaient déjà en fuite. A ce moment, ni manifestations, ni appels à la solidarité. Mais cette fois-ci, l’affaire du bijoutier de Nice provoque une levée de boucliers et un renforcement du discours sécuritaire assez inquiétants. Les médias y jouent un rôle important : d’abord ils médiatisent les faits de manière insistante, puis la médiatisation se concentre sur le fait que la page Facebook de soutien au bijoutier a récolté 1,5 millions de « likes », que la manifestation de soutien a rassemblé 800 personnes etc. La plupart des médias négligent leur responsabilité d’information et reprennent sans recul ni critique les slogans des manifestant/e/s.

Soyons bien claires : ce n’est pas parce que beaucoup de gens le disent que c’est vrai. Ce que le bijoutier de Nice a fait n’est pas de l’autodéfense et il est urgent d’arrêter d’utiliser ce terme qui prête à confusion. Savoir quand on a le droit de se défendre est déjà assez compliqué sans que certains courants politiques récupèrent l’autodéfense pour leurs objectifs peu avouables.

Car ces mêmes personnes qui se mobilisent pour le droit d’un bijoutier de tuer une autre personne sans nécessité ne sont pas prêtes à se mobiliser pour lutter contre d’autres violences. Le discours sécuritaire se dévoile pour ce qu’il est : une stratégie de l’extrême droite pour alimenter le sentiment d’insécurité, miner la confiance des citoyen/ne/s dans les institutions publiques et donner le droit de la vie ou la mort aux nantis dans la société. Mais ce n’est certainement pas une volonté politique d’augmenter la sécurité réelle de la population. A quand les pages Facebook, les pétitions, les manifestations avec des millions de soutien pour mettre un terme aux violences faites aux femmes ?


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