Refuser d’être une lectrice ?

Chez Garance, on avait les plus grands espoirs par rapport au livre « Refuser d’être un homme – pour en finir avec la virilité » de John Stoltenberg. Un classique qui appelle les hommes à lutter côte à côte avec les femmes pour la libération de la domination masculine, traduit par trois militants pro-féministes et publié dans la Collection nouvelles questions féministes, avec un avant-propos de Christine Delphy de surcroît – que pourrait-on vouloir de plus ? La lecture nous donne la réponse : nous voudrions beaucoup plus, justement...

Certes, l’auteur a le mérite de parler à partir de sa position de dominant – et pas à la place des dominées – et ose mettre à mal des postures complaisantes d’hommes militants. Savoureuse, la description des justifications d’hommes « conscientisés » qui ne passent pas à l’action pour plus de justice, mais cherchent simplement plus de bien-être pour eux-mêmes. L’appel à développer une éthique alternative, dans la sexualité comme ailleurs, est captivante, comme l’est l’idéal qu’un jour, nous aurons atteint un degré d’égalité tel qu’être femme ou homme « importera autant que la couleur des yeux ».

Le livre commence bien. Stoltenberg pose cette question, qui est à la base de ses réflexions : comment être loyal envers les femmes autour de soi quand on est né dans la position du dominant ? La lectrice s’attend alors à un manuel de résistance, à des explications sur la façon de diminuer sa dominance, dans les petits et grands gestes du quotidien, ou au moins à un récit personnel du cheminement de l’auteur, de ses difficultés et ses moments d’illumination.

Mais pour le reste, le livre se limite à des analyses et ne s’aventure guère sur le terrain de l’action.

Et ces analyses restent insatisfaisantes, basées sur la répétition d’affirmations présentées comme évidences. Déjà la base du raisonnement de Stoltenberg est une tautologie : l’identité masculine serait inextricablement liée à la domination masculine. Tous les hommes, qu’ils le veuillent ou non, contribueraient à la domination par le seul fait d’être des hommes, de se comporter comme des hommes. Et quand ils ne le font pas, eh bien, c’est qu’ils ne sont pas des hommes. Stoltenberg veut détruire cette identité masculine pour développer une nouvelle éthique d’égalité et de respect, mais il ne nous dit pas comment. Certes, le livre est composé de discours tenus dans les années 1970/80. Mais que LA masculinité existe aussi peu que LA femme, que la classe, l’origine ethnique, le contexte historique, social et culturel etc. entraînent différentes manières de construire des identités de genre, c’était déjà discuté à l’époque. Cette présentation des hommes comme un monolithe homogène met mal à l’aise, et ce n’est pas le seul aspect sur lequel la lectrice bute.

Déjà agacée par un style grandiloquent et manipulateur, elle ne fait pas confiance aux affirmations de l’auteur, et cela pour trois raisons. Tout d’abord, Stoltenberg utilise les références avec parcimonie et rend ainsi invisibles les travaux des militantes, chercheuses et écrivaines féministes sur lesquels son travail repose. Ensuite, sa représentation du féminisme est hautement problématique, car limitée à d’un côté le féminisme radical (le sien) et de l’autre le féminisme libéral (le mauvais). Enfin, quand on sait le tort que la « guerre du sexe » entre féministes états-uniennes des années 1980 a causé au mouvement (sectarisme, violence entre féministes et frein à toute mobilisation féministe sur d’autres sujets pendant plusieurs années), la lectrice aurait souhaité une approche plus documentée et approfondie quand l’auteur traite de la sexualité. Mais Stoltenberg adopte l’analyse féministe radicale et la présente comme la seule et unique perspective féministe sur la question, omettant des informations importantes (par exemple l’alliance entre féministes radicales et extrême droite chrétienne pour abolir la pornographie). A le suivre, la pornographie serait le seul et unique problème qui entraînerait toutes les autres formes de la domination masculine. Le lien que Stoltenberg fait entre objectivation sexuelle, pornographie et violences sexuelles mériterait d’être examiné de plus près, avec plus d’honnêteté intellectuelle et de référence aux nombreuses recherches dans ce domaine – dans toute leur diversité.

On peut dès lors se demander pourquoi Nouvelles questions féministes a cru nécessaire de publier cette traduction tardive (25 ans après la parution en anglais). Serait-ce une prise de position contre la pensée queer et la déclaration d’une nouvelle guerre du sexe, cette fois-ci en Europe ? Dans son introduction, Delphy parle des « attaques infatigables du courant queer contre Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon » (figures de proue du féminisme radicale états-unien), mais n’évoque jamais les attaques des féministes radicales contre le mouvement queer. A Garance, nous espérons que les mouvements féministes sont capables de se réunir et agir solidairement, au-delà des différences théoriques, pour le même but : égalité, justice sociale et le droit à une vie sans violence pour toutes et pour tous.

John Stoltenberg : « Refuser d’être un homme. Pour en finir avec la virilité. » Editions Syllepse, Paris 2013.


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