Sexisme à l’école

En cette période de rentrée scolaire, l’occasion est belle d’aborder la question du sexisme à l’école. Et justement, en France, un épais rapport de l’Inspection générale de l’Éducation nationale sur ce sujet vient d’être remis au Ministre Vincent Peillon, où l’on trouve de bien intéressantes conclusions.

Le constat semble sans appel : malgré les discours sur l’égalité et les politiques volontaristes mises en place ces dernières années, les inégalités entre garçons et filles sont toujours bien là et les stéréotypes de genre ont la vie dure. Cela se marque évidemment surtout au niveau de l’orientation et du choix des études, mais ces stéréotypes ne sont pas sans conséquences sur les rapports de domination et les violences que subissent certaines catégories d’élèves : parce qu’elles sont filles, parce qu’ils sont gays, ou simplement parce qu’ils ou elles sont « atypiques » dans leur apparence ou leurs choix d’études.

Si les discriminations les plus « grossières » s’effacent, il reste ces préjugés inexprimés, ces attitudes souvent inconscientes mais profondément ancrées. Ainsi, alors que les enseignant/e/s sont convaincu/e/s de traiter les élèves de manière équitable, des études montrent que les garçons ont droit à davantage d’attention et de félicitations (comme de punitions d’ailleurs), et que les attentes des profs sont plus faibles à l’égard des filles, sauf pour ce qui concerne les « attitudes » (ou l’apparence vestimentaire). Celles-ci sont aussi moins encouragées à défendre leurs idées. L’effet sur leur estime de soi ou leur confiance en leurs propres capacités est très négatif. A performance scolaire égale, les filles se jugent bien plus sévèrement que les garçons. Leur sens plus grand de la discipline – attendu par les enseignant/e/s – aura encore d’autres conséquences : comme elles demandent l’autorisation de parler alors que les garçons interviennent spontanément, elles seront déforcées à l’âge adulte par rapport aux hommes pour ce qui concerne la prise de parole en public. Sans oublier la sous-représentation (ou la représentation stéréotypée) des femmes dans les manuels scolaires, et pas seulement dans les cours d’histoire, mais jusque dans ceux de mathématiques ! Ajoutons que ce manque de confiance peut évidemment se manifester dans d’autres circonstances, comme le doute sur sa propre capacité à se défendre.

On sait que malgré cela, les filles réussissent mieux que les garçons à l’école ; mais l’orientation reste sexuée, à leur désavantage. On découvre ainsi que la France, qui aime donner des leçons d’égalité au monde entier, connaît moins de femmes diplômées dans les filières scientifiques (41%) que... les pays arabes (51%).

Le rapport interroge une organisation de l’école qui paraît pourtant à première vue favorable à l’égalité : la mixité. Celle-ci a été introduite sans véritable réflexion et trop souvent « réduite à une éducation dispensée sur les mêmes bancs et dans les mêmes murs, (qui) ne suffit pas à assurer l’égalité entre les sexes  ». La question est même posée brutalement : la mixité permet-elle de mettre en question les stéréotypes de genre, ou contribue-t-elle au contraire à les durcir ? La réponse dépend de la façon dont ces stéréotypes sont abordés, ou complètement passés sous silence, ce qui est encore trop fréquent. Car « c’est l’invisibilité des stéréotypes qui en rend l’éradication mal aisée ».

Pour ce qui concerne plus spécifiquement les violences à l’école, le rapport souligne que c’est un phénomène encore peu étudié, et pas assez pris au sérieux. « Si les violences sexuelles les plus graves commises dans les établissements sont aujourd’hui recensées, il n’en va pas toujours de même des agressions verbales ou des attouchements dont les filles sont davantage victimes. Les ’plaisanteries’ sexistes sont considérées avec un certain fatalisme ou comme des agressions mineures, au risque d’être banalisées et de ne pas donner lieu aux suites qu’elles méritent. Le harcèlement sous ses diverses formes est probablement sous-estimé, en tout cas mal mesuré ». Pour ce que l’on sait, les garçons sont à la fois plus souvent auteurs et victimes d’agressions physiques, mais les filles subissent plus d’injures à caractère sexiste ainsi que des attouchements. Pour le cyberharcèlement, elles sont plus souvent les victimes mais aussi les auteures. Le rapport pointe aussi une certaine indifférence de l’école à ce qui se passe en cour de récréation, et notamment la division de l’espace entre garçons et filles, si importante pourtant pour la manière dont plus tard les un/e/s et les autres vont appréhender l’espace public.

Un autre point intéressant concerne l’attitude par rapport à la punition : pour certains garçons, une sanction vaudrait ainsi « médaille de virilité ». «  La construction de l’identité virile des garçons tendrait à se forger dans la transgression de la norme et des valeurs scolaires, le cas échéant au détriment des filles qui s’y conforment davantage, l’école étant alors perçue comme une affaire de filles ».

Le rapport débouche sur une série de recommandations : la nécessité d’une formation obligatoire des professeur/e/s sur la thématique de genre ainsi que l’intégration de la question du genre dans les programmes, et ce très tôt dans la scolarité, pour sortir de cette inégalité de base : « La socialisation dans la petite enfance est pour les filles un apprentissage strict à la conformité et pour les garçons un apprentissage de l’autonomie » . Il met en garde contre la tendance à mettre en place des mesures qui ciblent uniquement les filles, comme si elles étaient « le problème ». Par exemple, en matière d’orientation scolaire, « est-il plus dérangeant que les filles n’aillent pas assez en série scientifique, ou que les garçons évitent la série littéraire ? Qu’il n’y ait pas assez d’ingénieures, ou de puériculteurs ? »

Les constats comme les recommandations de ce rapport rejoignent sur bien des points une étude réalisée chez nous en 2009 par Isabelle Poulet, intitulée « L’orientation scolaire et professionnelle dans l’enseignement secondaire aux prises avec le genre » (1).

On y retrouve le même fossé entre d’un côté des discours et des décrets « égalitaires », de l’autre la réalité du terrain, le poids des stéréotypes chez les enfants mais aussi chez les parents et les agent/e/s des PMS, les rapports de pouvoir dans la cour de récréation... Et les conclusions insistent tout autant sur la formation nécessaire des intervenant/e/s à l’analyse de genre, à laquelle ce personnel est très peu préparé, ce qui le conduit souvent à renforcer les inégalités plutôt que de les combattre. Il est très significatif que les « comportements problématiques » de certains garçons vis-à-vis des filles soient interprétés en termes de « manque de respect » et non de sexisme...

Une situation particulière est pourtant là qui pourrait contribuer à ouvrir les yeux : la situation de filles dans des filières dites « masculines » n’est pas du tout la même que celle de garçons dans des filières dites « féminines ». Si les premières subissent souvent agressions et harcèlement (ce que les agent/e/s ramènent parfois à des « taquineries »...) les seconds sont plutôt chouchoutés – et s’ils subissent des violences verbales, ce sont des manifestations d’homophobie de la part d’autres garçons. On voit qu’il ne s’agit pas d’un simple rapport d’une minorité face à une majorité, mais bien d’une relation « dominant/dominée » : un dominant chez les dominées ne court pas du tout les mêmes risques que la situation inverse. Une prise de conscience de cette réalité est la première condition pour dégager enfin la route vers l’égalité.

(1) Le rapport est le résultat d’une recherche répondant à un appel à projet de la Direction de l’Egalité des Chances de la Communauté française.


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