Une grande dame aux côtés d’un grand homme

Dans l’ombre d’hommes célèbres, les femmes restent souvent invisibles, quels que soient leurs mérites individuels ou leurs contributions à la gloire masculine. On peut donc se réjouir que le Right Livelyhood Award, aussi connu comme « prix Nobel alternatif », ait reconnu la contribution de Rachel Avnery à l’œuvre de son mari Uri, en leur attribuant à tous deux le prix 2001 – tous les autres prix récompensant leur engagement en faveur de la paix ont été réservés au seul Uri. Mais avant cela, bien des choses se sont passées dans cette vie remarquable.

Rachel Avnery

Rachel naît en 1932 à Berlin. Ses parents, des intellectuels sionistes, perçoivent la venue de temps inquiétants. Le sionisme, un mouvement nationaliste, né à la fin du 19e siècle, vise à rassembler les juifs dispersés dans le monde en Palestine, présentée comme la « terre promise ». Des premiers colons juifs s’y installent déjà sous l’empire ottoman. Après la Première Guerre mondiale, les Britanniques qui détiennent le mandat sur la Palestine y proposent aux juifs un « foyer national », contre le gré des habitants arabes qui craignent d’être dépossédés. C’est le fondement d’un conflit qui perdure jusqu’à aujourd’hui et qui marquera la vie de Rachel. En 1933, l’Agence juive, qui organise l’émigration vers la Palestine, conclut un accord avec les national-socialistes pour permettre, sous certaines conditions, l’émigration des juifs allemands. Les parents de Rachel profitent de cette possibilité et encore la même année, ils posent leurs bagages sur la terre de Palestine.

Tout le monde n’est pas pareil sur cette « terre promise », et pas seulement entre juifs et Arabes ; des inégalités s’installent aussi entre les juifs eux-mêmes. Les parents de Rachel n’apprennent jamais l’hébreu, ce qui leur vaut le mépris de juifs mieux intégrés. Un jour, une connaissance dit à la mère de Rachel qu’après 50 ans en Israël, elle devrait avoir honte de ne toujours pas parler la langue du pays. Celle-ci rétorque : « Bien sûr que j’ai honte. Mais c’est plus facile d’avoir honte que d’apprendre l’hébreu. »

Rachel grandit donc en Palestine, mais sa langue maternelle est l’allemand. La vie est dure et dangereuse, car des groupes arabes attaquent des institutions britanniques et juives, attaques auxquelles des groupes clandestins juifs ripostent avec violence. Le commandement britannique tente de supprimer les deux mouvances. Dès la proclamation d’indépendance d’Israël, la guerre éclate. Rachel est trop jeune pour entrer dans l’armée, mais le danger se fait sentir au quotidien.

En 1953, elle rencontre Uri Avnery, un journaliste et éditeur pacifiste et considéré pour cela comme l’ennemi n°1 de l’Etat. Il cherche un modèle pour des pubs dans son journal, et Rachel, qui participe à un groupe de théâtre, fait l’affaire. Ils prennent quelques photos, puis se voient de temps en temps pour sortir ensemble. Mais un jour, il n’arrive pas au rendez-vous. Rachel se rend donc au bureau du journal où elle voit un attroupement. On lui dit que Uri est à l’hôpital ; il vient de survivre à son x-ième agression politique. Ses deux mains sont brisées, et il a besoin d’aide. Rachel propose de l’assister pendant quelques jours... et restera auprès de lui 58 ans, jusqu’à sa mort.

Rachel et Uri Avnery à l'hôpital

D’abord ils se contentent de vivre ensemble, mais quand le père de Rachel tombe gravement malade, le couple décide de se marier pour le rassurer. Le mariage a lieu dans l’appartement privé d’un rabbin, empruntant les témoins d’un autre mariage et les anneaux de la femme du rabbin. C’est la seule fois où Rachel et Uri portent un anneau ; ils n’ont pas besoin de ces symboles extérieurs pour former une équipe de choc. Pendant 58 ans, Rachel relit chaque article, chaque discours, chaque essai qu’Uri écrit, et elle est sa critique la plus vigilante, améliorant son style et son contenu. Uri dira plus tard que les quelques fois où il n’a pas suivi ses conseils, il l’a regretté ensuite. Elle enlève de ses textes toute attaque ad hominem, pointe des faiblesses de logique et apporte de la mesure et de la nuance. Elle-même n’écrit jamais, ne donne jamais d’interview. Quand on lui demande pourquoi, elle répond : « Pourquoi j’aurais épousé un parleur alors ? »

Pendant son service militaire, Rachel découvre son talent à elle : celui d’enseigner aux autres. Elle travaille pendant 28 ans comme institutrice, n’acceptant que les deux premières classes, car c’est selon elle la dernière opportunité de former le caractère d’un enfant. Sa réputation fait que les gens font des pieds et des mains pour mettre leurs enfants dans sa classe. Car elle aide les enfants à s’épanouir en construisant leur estime de soi, équilibrant les inégalités de pouvoir dans la classe et leur inculquant des valeurs humanistes.

D’abord avec ses articles et livres, puis avec ses discours et propositions de loi à la Knesset, tous dans une perspective de justice et de paix, Uri se met à dos une grande partie du pays. Un de ses adversaires est Menachem Begin, avec qui il est en profond désaccord sur des causes légitimes de l’Intifada. Malgré cette opposition, quand Begin et les Avnery assistent à une séance de cinéma sur la Shoah et que Begin pleure à la fin du film, il prend Rachel dans ses bras et l’embrasse sur le front, devant tout le monde. Car elle apporte quelque chose de fondamental à la lutte de Uri : elle va à la rencontre des gens et construit des ponts là où le dialogue était impossible.

En 1982, Uri fait sensation dans le monde entier en rencontrant Yasser Arafat. Rachel regrette de ne pas avoir pu partager ce moment important et décide de s’impliquer autrement. Secrètement, elle suit un cours de photographie, et quelques semaines après, Uri choisit, sans le savoir, ses photos à elle pour illustrer un article. Ainsi commence sa deuxième carrière de photographe politique, dans laquelle elle affronte gaz lacrymogène, canons à eau, soleil tapant et agressions. Elle fait preuve d’un grand courage physique ; par exemple, elle se rend avec Uri à Ramallah pour servir de bouclier humain à Arafat lorsque celui-ci est séquestré dans ses bureaux. Quand Yitzhak Rabin fait déporter 215 activistes islamistes, les Avnery participent à un camp de protestation en face du bureau de Rabin. Rachel y est la seule femme et vit durant 45 jours d’hiver dans une tente, se liant même d’amitié avec un cheikh islamiste.

Manifestation de Gush Shalom

La même année, elle fonde avec son mari Gush Shalom (« bloc pour la paix »). Cette nouvelle organisation radicale se distancie rapidement du reste du mouvement pacifiste qui s’abstient de critiquer ouvertement le gouvernement socialiste. Gush Shalom organise des manifestations communes d’Israélien/ne/s et de Palestinien/ne/s, contre les abus des militaires, contre la construction du mur et contre l’élargissement des colonies juives sur le territoire palestinien. Le groupe reconstruit les maisons détruites de Palestinien/ne/s, boycotte des produits venant de colonies et propose des démarches concrètes pour régler des litiges complexes entre les deux camps. L’organisation est basée sur le volontariat et n’a pas de hiérarchie. Rachel participe à toutes les actions, prend des photos et gère les finances, et cela à temps plein comme volontaire, jusqu’à sa mort. En 2010 encore, les Avnery sont attaqué/e/s par l’extrême droite à la fin d’une manifestation.

Rachel Avnery

En 2001, la Right Livelyhood Foundation accorde son prix aux Avnery « pour leur ferme conviction, au milieu de la violence, que la paix ne peut être obtenue que par la justice et la réconciliation ». Dix ans plus tard, Rachel Avnery décède après une longue maladie, l’hépatite C. Selon sa volonté, ses cendres sont répandues en mer.

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