Paroles de discriminé/e/s

Qu’est-ce qu’une discrimination ? Quelles sont les caractéristiques individuelles ou collectives qui rendent plus vulnérables ? Quelles politiques mettre en place pour empêcher que certaines catégories de personnes soient discriminées, directement ou indirectement ? Ces questions ont fait l’objet de multiples articles, ouvrages, débats. Mais voici un livre qui prend la question par un autre angle : comment les personnes discriminées vivent-elles leur situation ? Avec quelles conséquences sur leur bien-être, leur identité, leurs choix de vie ? Quelles stratégies ont-elles développées pour se protéger ou pour réagir, et avec quelle efficacité ?

Parmi tous les facteurs possibles de discrimination, les auteur/e/s en ont choisi trois : l’origine ethnique, le sexe et l’orientation sexuelle. A travers 170 entretiens, il s’agit de dresser une cartographie aussi bien du ressenti de la discrimination que des différentes façons d’y faire face. Ces individus et leurs parcours sont évidemment très divers, mais tou/te/s ont en commun deux sentiments : « La certitude d’être discriminable et l’incertitude d’être discriminé, une perception qui, soulignent-ils, ’fait toute la différence de charge mentale, toute l’asymétrie entre ceux qui sont discriminables et ceux qui ne le sont pas’ ». Les auteur/e/s notent aussi le grand écart qui existe entre les discriminations objectives, telles qu’on peut les observer de l’extérieur, et la manière dont les personnes les ressentent : paradoxalement, on est davantage conscient/e des discriminations quand on occupe une position sociale plus élevée, alors même que les injustices subies sont moins fortes qu’au bas de l’échelle sociale, mais aussi moins noyées dans une accumulations d’inégalités. De même, les personnes immigrées de première génération, bien plus lourdement discriminées que leurs enfants, ressentent moins fort les injustices, dans la mesure où elles continuent à se sentir comme « venant d’ailleurs » alors que leurs enfants ont la conscience très nette d’être « d’ici » et ne peuvent accepter que cette évidence ne soit pas reconnue. Plus généralement d’ailleurs, c’est là où le discours sur l’égalité semble le plus largement répandu que les injustices subies sont les moins supportables. Que l’on pense à la situation des femmes, égales des hommes sur le papier mais toujours discriminées dans la pratique.

Il est impossible dans le cadre d’un article de parcourir toute la richesse de cette étude, nous nous concentrerons donc sur ce qui nous intéresse particulièrement à Garance : comment réagit-on face à la crainte ou à l’expérience des discriminations, avec quelle efficacité et quels risques ?
Les auteur/e/s distinguent deux grandes catégories de réactions possibles : la « lutte » et l’ « esquive ». La première permet d’affronter les situations discriminantes, la seconde de les fuir. Il ne s’agit pas ici de donner les « bonnes recettes » mais d’expliquer comment les personnes se défendent et quelles en sont les conséquences.

Prenons par exemple la plaisanterie. Elle permet de dédramatiser une situation mais elle n’est pas sans risque, car elle peut au contraire légitimer les blagues aux dépens des discriminé/e/s : une façon de dire « ce n’est pas grave » alors que la blessure est bien là. D’autres préfèrent « expliquer », en supposant que les discriminant/e/s ne le font pas exprès et n’agissent que par ignorance. Mais cela peut vite tourner à des justifications sans fin.

Un autre type de réactions consiste à dissimuler ce qu’on est, comme le « placard » pour les homosexuel/le/s – mais ce n’est évidemment possible qu’avec des différences non visibles. Là où elles sont impossibles à cacher, on peut essayer la (sur)conformité, une façon d’être « plus catholique que le pape », avec le risque de « surjouer » la normalité, mais aussi avec tout ce que cela peut comporter de négation de soi. Il y a aussi la ruse, le contournement, la tentative de rentrer par la fenêtre si la porte est restée fermée. On peut enfin s’exiler, soit en s’enfermant dans sa propre communauté et en évitant autant que possible d’affronter les situations à risque discriminatoire, soit en changeant de pays.

Ces stratégies de fuite comportent leurs propres désavantages : il faut constamment faire attention à ses comportements et ses paroles (qui « sait » et qui ne « sait pas » ? qu’a-t-on dit ou non à chacune des personnes qu’on est amené/e à fréquenter ?) Autre danger : ce qu’on utilise pour faire face aux discriminations peut être retenu contre les victimes elles-mêmes, comme l’expression non pas d’une résistance mais d’une « nature » menteuse, dissimulatrice, superficielle... et finalement, une façon de justifier le stigmate.

Bizarrement, les auteur/e/s présentent peu d’exemples de confrontation directe, comme si les personnes interviewées décidaient rarement de s’opposer frontalement aux injustices. On peut se révolter, prendre d’autres à témoin, porter plainte... autant de stratégies qui ont leur efficacité. Les auteurs l’indiquent d’ailleurs : « Quand la discrimination se transforme en colère, elle crée un sujet ; dans le cas inverse, elle le détruit. Tout le problème est de savoir quel sens politique donner à cette colère, car il peut arriver que la colère accentue les discriminations qu’elle combat et cherche à son tour des cibles justifiant d’autres discriminations », dit François Dubet dans une interview aux Inrocks. La « solidarité des discriminé/e/s » reste un idéal plus qu’une réalité.

Relayés par les auteur/e/s, les témoins semblent sceptiques par rapport aux luttes collectives et aux lois anti-discriminations. « Les personnes que nous avons interrogées expliquent que les discriminations sont enchâssées dans des inégalités sociales et des problèmes sociaux qui débordent les rangs des seuls discriminés. Elles rappellent que la lutte contre les discriminations n’est pas toute la justice sociale et que si les groupes discriminés étaient moins pauvres, mieux formés, mieux protégés, les discriminations en seraient moins cruelles. L’amélioration de l’emploi, des conditions de travail, de l’éducation, du système de santé… reste un des moyens les plus sûrs de combattre les discriminations quand chacun réclame d’abord la capacité de conduire sa propre vie ».

Pourquoi moi ? – L’expérience des discriminations par François Dubet, Olivier Cousin, Éric Macé et Sandrine Rui (Seuil, 2013)


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