Quand « eux » violent « nos » lois en agressant « leurs » femmes

Depuis quelques années, on entend de plus en plus parler des violences spécifiques dont sont victimes les femmes issues de l’immigration : mariages forcés, mutilations génitales féminines, crimes d’honneur. La « culture », voire la religion patriarcale de leurs pays d’origine semble les rendre plus vulnérables à ces violences, tout comme elle rendrait les hommes immigrés plus dangereux. Mais qu’en est-il réellement ? Un ouvrage collectif tente de présenter la situation européenne, avec ses dénominateurs communs et les différences sur cette question.

Dans cette collection d’articles, on trouve une rafraîchissante diversité de sujets, ainsi que de méthodes et de contextes de recherche (enquêtes nationales représentatives, recherches qualitatives, analyses de données collectées dans des associations). Des phares sont braqués sur la situation en Allemagne, Autriche, Danemark, Finlande, France, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni et Suisse, et cela par rapport à la violence conjugale, les mariages forcés, les viols. Une vision très large donc, avec un bémol toutefois : la prévention des violences n’apparaît pas dans ces recherches, ce qui chez Garance, nous laisse un peu sur notre faim.

Le fil rouge du livre : une analyse critique des discours et pratiques qui entourent le sujet des violences faites aux femmes migrantes. Ainsi, Römkens et Lahlah montrent, à partir de l’exemple des Pays-Bas, comment la culture musulmane est construite comme étant de manière inhérente plus violente que la culture occidentale. Quand une enquête nationale représentative donne comme résultat des pourcentages moins élevés de victimisation chez les femmes issues de l’immigration, cela est interprété comme preuve que « leur culture » ne leur permettrait pas de parler ouvertement des violences vécues ; alors même que seulement 3% des victimes issues de l’immigration indiquent s’être tues par honte, contre 18% chez les Néerlandaises. Parallèlement, les chercheurs examinant les motivations des hommes ayant tué leurs épouses attribuent aux hommes musulmans des motivations culturelles (« chagrin et honte ») et aux hommes néerlandais des motivations psychologiques (« peur de perdre/d’être abandonné »). Pourtant, les deux motivations ont des racines sociales et culturelles, et cette attribution différente paraît arbitraire.

On peut observer dans toute l’Europe ce procédé consistant à culturaliser la violence des « autres », ce qui construit un « nous » servant de standard face à un « eux » déviant de ce standard et prouvant ainsi son infériorité morale. Cependant ce n’est pas uniquement une question de « politiquement correct » d’interroger la manière d’examiner, d’analyser et de présenter les violences faites aux femmes issues de l’immigration. Individualiser les faits de violence chez les personnes autochtones et culturaliser les mêmes faits chez les personnes issues de l’immigration ne mène pas uniquement à la stigmatisation des populations migrantes ; cela contribue à nous rendre aveugles à l’inscription du sexisme et de la domination masculine dans les cultures européennes.

Il serait trop long de faire ici un compte-rendu des 23 articles, chacun riche en soi. Limitons-nous à dire que les auteur/e/s illustrent le lien inquiétant entre politiques d’immigration et dispositifs de lutte contre les violences faites aux femmes issues de l’immigration. Ainsi, on apprend avec intérêt qu’au Royaume-Uni, les femmes issues de l’immigration ont créé des services d’aide spécifiques dans les années 1980 qui, aujourd’hui, sont menacés par des logiques politiques néolibérales et individualisantes ; que la culturalisation des violences dans le traitement d’affaires par la police et le système judiciaire crée de l’arbitraire pour les victimes comme pour les auteurs de violence ; ou encore que les femmes issues de l’immigration en Italie semblent avoir des besoins d’aide spécifiques à des moments différents du cycle de violence conjugale.

Bref, ce livre foisonne de questions et de pistes sur le sujet, loin des idées reçues et pouvant (et devant) passionner gens de terrain autant que politiques et universitaires. D’autant plus que ce chantier fascinant reste pratiquement inexploré en Belgique. Donc : inspirons-nous des savoirs d’ailleurs...

Thiara, Condon, Schröttle (ed) : Violence against Women and Ethnicity : Commonalities and Differences across Europe.
Barbara Budrich Publishers, Opladen 2011.


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