Pas de podium pour les mains baladeuses !

« Tout à coup, j’ai senti cette main. Je ne l’avais pas vue arriver puisque j’étais dos à lui, mais j’ai vite compris ce qu’il s’était passé. J’étais clouée au sol, un peu frigorifiée. Que m’était-il arrivé ?  »

Cette réaction de sidération, de colère rentrée et de difficulté à réagir, combien de femmes ne l’ont-elles pas expérimentée lorsque, dans l’espace public ou privé, dans le métro ou lors d’une réunion entre ami/e/s, une main baladeuse leur colle aux fesses ? Si les médias se sont intéressés à cette main-là en particulier, c’est parce qu’elle appartient à un coureur cycliste connu et que son geste a eu lieu devant une forêt de caméras et d’appareils photo. C’est dire s’il se sentait dans son droit.

Retour en arrière : dimanche 31 mars, sur le podium du Tour des Flandres, Fabian Cancellara reçoit le « bisou au vainqueur » de deux hôtesses. A sa droite le deuxième de la course, Peter Sagan, rigolard, en profite pour pincer les fesses d’une des jeunes femmes, Maja Leye. Les caméras ont loupé l’incident, mais pas les appareils photo : aussitôt, l’image fait le tour du net.

Désapprouvé sur les réseaux sociaux et même par ses propres coéquipiers, Sagan présente ses excuses et promet de se montrer plus respectueux à l’avenir. L’affaire aurait pu s’arrêter là, d’autant que la jeune femme, tout en jugeant le geste « déplacé », a accepté les excuses et souhaité que les médias cessent de s’intéresser à elle. A noter que du coup, des journalistes curieux sont allés rechercher d’autres images pour constater que le coureur n’en était pas à son coup d’essai : une semaine plus tôt, sur la même marche d’un autre podium, il avait déjà tenté de toucher une autre jeune femme... mais avait manqué la cible.

Mais voilà que la télévision publique flamande présente l’événement comme le geste d’un petit comique et lance un « sondage » auprès des téléspectateurs : geste déplacé ou simple plaisanterie de potache ? Et là, le résultat est accablant : 85% des répondants (en majorité des hommes, peut-on supposer) penchent pour la plaisanterie.

Ce qui a fait tourner les sangs à une blogueuse flamande, Ingrid Verbanck, dans le journal De Morgen. La façon dont une émission sportive de la télé publique a présenté le geste de Sagan – pour en rire – lui est restée en travers de la gorge, tout comme les résultats du sondage. Imaginant ce que l’on dira de ceux – et surtout celles - qui n’ont pas trouvé ça drôle, elle écrit : « Haha, il y a donc 15% de pisse-vinaigre, de nonnettes et de femelles jalouses qui ont réagi de manière hystérique »... Interrogée par les médias, la victime des mains baladeuses admet avoir été décontenancée, hésitant à réagir. Ingrid Verbanck commente : « Je reconnais bien cet état de déstabilisation. Beaucoup de femmes qui sont tripotées de manière imprévue et non désirée dans l’espace public le vivent ainsi. Il y a d’abord l’incrédulité : est-ce que je ne me trompe pas ? Cela a-t-il vraiment lieu ? Au moment où l’on est prête à réagir, il est déjà trop tard. Et on soupèse aussi sa riposte : donner une gifle ? Est-il vraiment raisonnable de gifler un homme qui se conduit d’une manière aussi grossière en public ? Je veux dire : les chances que cet homme le prenne en gentleman sont assez réduites. (Et si pose la question : oui, je suis malheureusement assez experte en la matière, comme beaucoup de femmes) ».

Et elle conclut : "Qu’une télévision publique ridiculise des faits punissables est à la fois inimaginable et exemplaire de la façon dont les femmes sont encore traitées en 2013. Non seulement leur intégrité physique n’est pas respectée dans l’espace public, mais si vous avez le culot de protester contre ce genre de traitement, on décide à votre place que ce n’est là qu’une ’ blague de sale gosse’ ’’. Voilà qui est dit.

On aurait certes pu aller plus loin et songer à supprimer ce cérémonial d’un autre âge, où des jeunes femmes jouent les pots de fleurs pour les vainqueurs à chaque course. Ou souligner le fait que le cyclisme féminin soit, lui, totalement ignoré. Connaissez-vous Marianne Vos ? C’est elle qui a gagné le Tour des Flandres féminin, dans l’indifférence médiatique générale. Mais c’est une autre histoire.

On pourrait aussi mettre cette histoire en regard de toutes ces doctes analyses qui renvoient le harcèlement sexiste aux jeunes des « quartiers sensibles » (1). Peter Sagan est slovaque et il n’a rien d’un chômeur désoeuvré : s’il y a une « culture » qui lui a dicté ce geste, c’est simplement la culture machiste.

Une dernière chose : interrogée sur sa réaction, Maja Leye déclare : « Au départ, j’étais un peu désemparée. Ensuite, la question m’a effectivement traversé l’esprit. Que devais-je faire ? En quelques secondes, j’ai tranché. Je devais rester professionnelle. Si j’avais réagi, j’aurais amplifié l’incident. N’oubliez pas qu’il y avait des millions de téléspectateurs devant leur poste de télévision ».

Justement : si on comprend le désarroi et l’hésitation de la jeune femme, on peut quand même regretter qu’elle n’ait pas cédé à son impulsion de retourner une bonne gifle au grossier personnage. Imaginez-vous, quel signal pour ces millions de téléspectateurs ! Et pour connaître plus d’outils pour réagir dans ce genre de circonstances, il y a évidemment une autre solution : suivre les stages de Garance...

(1) C’est encore le cas dans une tribune de Pascal De Sutter parue dans le Vif du 1er avril, le lendemain de l’ « incident » Sagan


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